Après le cru exceptionnel de 2007 où le photojournalisme avait dépeint les facettes de l’humain dans toute sa complexité, on ressort de l’édition 2008 abasourdi par autant d’images de guerre. Ce n’est plus l’horreur qui sature (le regard s’habituerait-il ?) mais le schéma répétitif que ces photos finissent par imposer : le culte du héros et de la victime, le clivage entre innocents et bourreaux. Sans minimiser la nécessité d’informer sur les guerres, un rapport de l’ONU précisait leur décroissance dans le monde. Pourquoi une telle avalanche à Perpignan? Voudrait-on nous faire croire que le photoreporter courageux est celui qui risque sa vie au même titre qu’un soldat?
À vrai dire, seule l’exposition « This is war » de David Douglas Duncan sort du lot parce qu’il exprime peut-être le mieux mon propos : ses photos, quel que soit le contexte, nous montrent les processus en jeu et la place du photoreporter. Cette série de clichés écrase toutes les autres parce qu’elle est intemporelle.


 

N’y a-t-il pas d’autres guerres, plus insidieuses, qui gangrènent les sociétés mondialisées? J’ai donc cherché des photos différentes. Il suffisait d’apercevoir les attroupements des spectateurs pour les repérer comme si le lien social entrait en symétrie avec les valeurs guerrières.
Le travail le plus étonnant est sans aucun doute celui de Christian Poveda. « La vida loca » nous parle des Maras, troupes de jeunes qui sèment la terreur dans toute l’Amérique centrale. Les corps tatoués sont photographiés comme autant de peintures qui immobilisent les processus démocratiques de ces pays. C’est à la fois sidérant et fascinant : la peau est ici le terrain de la guerre. Nul besoin de mitrailler le bourbier à coup de clichés pour le sentir « à fleur de peau ».
Sentiment identique avec Nina Berman qui expose ce qui gangrène les USA : le marketing de la guerre, de la sécurité. À force d’avoir peur, les Américains se préparent au pire dans des centres d’entraînement. On y va comme à Disneyland. Les photos, aux couleurs limpides et tranchées, donnent une esthétique de la purification. Effrayant. La France prend doucement ce chemin. Que l’Europe politique puisse nous préserver de ces replis et de ces barricades!



L’Afghanistan occupe une place prépondérante cette année. Outre l’émotion suscitée par Véronique de Viguerie à propos de ses clichés sur les Talibans publiés par Paris-Match, ce pays semble fasciner les photoreporters par sa complexité, loin de la vision réductrice que nous en donne Nicolas Sarkozy. Paula Bronstein lève le voile, pudiquement, pour nous guider à repérer l’immense potentiel de créativité de cette nation. Elle joue toujours sur les contrastes, créée les ouvertures, écartent les simplifications pour finir par franchir la frontière entre l’art et la photo de reportage. Le travail de Paula Bronstein est à l’image de ce pays: un art fragile, une détermination à toute épreuve. Superbe.
De son côté, Stanley Greene nous fait prendre la route de la soie, « aujourd’hui un pipeline pour la drogue et les maladies ». On est stupéfait de voir ces images où la drogue est « l’autre guerre ». Plus d’un million de consommateurs d’opium, 19000 toxicomanes par voie intraveineuse et le VIH qui franchit les frontières. Voilà un vrai reportage, beau et informatif qui comble cruellement la démission de la télévision qui dépêche une armada de journalistes pour dix soldats tués au combat et rate cette route qui finira par croiser nos chemins.
Démarche identique pour Philip Blenkinsop qui nous emmène en Chine pour suivre les abords du Fleuve Jaune. Un voyage en enfer (nous revoilà immergés dans les conditions de vie des mineurs du siècle dernier en Europe) mais avec un regard empathique pour ses Chinois qui triment dorénavant pour nous. Une photo poétique et sociale.
L’Europe ? La France ? Quasiment absentes. On peut se consoler avec la série sur les 20 ans de l’AFP et quelques photos dans le magnifique lieu dédié à la presse quotidienne (l’Arsenal des Carmes, est le seul espace silencieux de « Visa pour l’image » avec une scénographie créée pour le confort du visiteur).
Comment interpréter ce vide sidéral ? C’est le choix inquiétant d’un festival qui ne relie pas le global et le local. Pour comprendre l’ailleurs si lointain, n’a-t-on pas besoin de ressentir, de voir autrement ce qui nous est si proche ? Pour cela, il serait peut-être temps pour «Visa pour l’image » de faire tomber la barrière entre photo de reportage et photo artistique.
Les murs finissent par gêner la vue.

Pascal Bély
www.festivalier.net

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« Visa pour l’image » sur Le Tadorne
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Exceptionnelle édition en 2007.

« Visa pour l'image » : de Perpignan vers les théâtres ?

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