Ainsi va le monde. À toute vitesse. Sur  la platine d’un tourne-disque, l’homme moderne court après la montre, tourne autour de lui-même, attaché – case à la main, à l’image d’un doudou tenu en laisse, sous les impulsions d’un DJ. Ainsi va le monde, au rythme du marché, où tout n’est que carton, matière manipulable et si fragile.

Martin Zimmerman, chorégraphe et artiste de cirque, créé avec le musicien Dimitri de Perrot, « Gaff Aff », spectacle atypique, attachant, même s’il ne tient pas toutes ses promesses. Cet homme moderne prend un peu trop de temps à se montrer intelligent. Pendant trente minutes, il n’est pas très futé, souvent maladroit, parfois grossier à la limite de la Bigard’attitude. Le public s’amuse, colle au propos et applaudit les prouesses. La performance engloutit par moments le sens sous des tonnes de galipettes. Il est sur la corde raide. Nous aussi. Comme par un effet miroir, j’ai du mal à rire de nous. Bien joué ! Alors, j’attends qu’il finisse de tourner, de se payer notre poire. Le décor est fait de cartons, sorte de pâtes à modeler de nos désirs uniformisés par le marché. Tout à la fois immense et minuscule, il multiplie les angles de vues où je me perds, entre réseau virtuel et réalité mécanique, où l’on change de disque à toute vitesse, à la recherche de fantasmes jamais comblés. Ce plateau devient alors un jeu d’enfant pour le spectateur qui peut, à sa guise, laisser son imaginaire déambuler sur les sillons d’une mise en espace ingénieuse et futile. Je reste fasciné par la créativité de ces deux interprètes qui, avec trois morceaux de cartons, réinvente un monde désenchanté avec un corps désarticulé et de la musique mosaïque. Magie de l’art. Toute puissance et impuissance de l’artiste en situation de précarité.
Il y a chez Martin Zimmerman, un côté un peu vieillot, entre Charlin Chaplin et Jacques Tati. Ce décalage entre notre époque et le jeu de l’acteur agace et attire, mais qu’importe, je suis au cirque, entre trapèze illusoire, sauts redondants et clown fatigué. Le nouveau monde épuise, clone à l’infini, fusionne individu et entreprise pour former un homme symbiotique qui répète à défaut d’innover. J’ai la tête qui tourne et je m’engouffre dans la relation entre le danseur et le DJ, entre l’art et l’homme moderne !

Il faut attendre un ciel étoilé projeté sur des murs de carton pour rêver un peu. Pour imaginer un autre monde et jouer au chat et à la souris à l’heure où les écrans plasmas et les téléphones portables sont en veille. Mais tout va si vite. Au temps de l’internet, la nuit du poète se raccourcit. Revoilà notre homme à prendre frénétiquement une chaise pour la femme de sa vie. À trop défoncer les murs de sa prison pensés par TF1 et construits par Ikéa, il ne lui reste plus qu’à éteindre la lumière et à nous laisser, seul, inventer de nouveaux espaces. « Don’t Worry, be happy » résonne dans le théâtre. Un peu facile, mais tellement rassurant dans ce monde en carton pâte.

Sous les pavés en mousse d’Ikéa, réinventons nos utopies…

Pascal Bély – www.festivalier.net

 


?????? « Gaff Aff » de Martin Zimmermann et de Dimitri de Perrot a été joué au Théatre du Merlan à Marseille le 26 avril 2008.


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