Après le coup de foudre pour « Five days in march » présenté en 2007 au KunstenFestivalDesArts de Bruxelles, le metteur en scène japonais Toshiki Okada et sa troupe de jeunes acteurs reviennent avec « Freetime ». Leur démarche corporelle, concentrée et légère, est à l’image de cette langue théâtrale qui plonge le public dans l’étonnement, le questionnement voire la sidération. L’expression mainte fois entendue, « entrer dans la pièce»,  prend un sens tout particulier ce soir à Bruxelles. Cette écriture est en émergence, qui loin d’être posée définitivement sur le papier, semble évoluer en fonction du regard du spectateur. Ici, le plus petit mouvement du corps, la plus infime variation de la voix est un battement d’aile de papillon qui participe à la dynamique de l’ensemble. Écrire sur « Freetime » est alors un exercice particulièrement difficile, car comment rendre compte de l’infiniment petit dans une écriture aussi complexe ? Je ne compte plus les ratures et les ronds dans mon cahier de festivalier.

Le décor pose d’emblée l’espace relationnel des acteurs et la surface de divagation du spectateur. La scène, pas plus grande qu’une chambre d’enfant, est la salle d’un restaurant familial japonais, un « famire » : il n’émerge du plateau que la partie haute des chaises et des tables. Six comédiens, aux corps contraints et aux histoires personnelles corsetées, vont habiter cet espace réduit, comme après une inondation ou un tremblement de terre. Ce décor d’une subtilité incroyable reflète le désir d’Okada d’articuler la société japonaise, où la liberté se mesure en nombre de minutes, avec la structure familiale.

Une cliente arrive ; elle s’accorde ses trente minutes quotidiennes avec pour compte à rebours, un rond qu’elle dessine à l’infini sur son carnet à spirales. À l’issue du temps réglementaire, la feuille est un trou noir dans lequel mon regard plonge, quasiment paralysé par le jeu de ces acteurs. Clients et propriétaires du lieu s’immiscent dans l’imaginaire de cette femme pour goûter à cette liberté si chèrement gagnée sur une société industrielle japonaise qui standardise l’imagination et les modes de pensée. À mesure que « Freetime » avance, les histoires s’entrechoquent et « dessinent» un territoire où le spectateur erre d’un acteur à l’autre, se perd, retrouve le fil et s’intègre dans les nouveaux liens sociaux désirés par Okada.. Ces « trente minutes » remettent en dynamique ce que la société a figé et la mise en scène épouse ce long processus.

Toute la première partie dégage une atmosphère comprimée, où les liens entre acteurs s’étirent doucement. Il faut attendre l’entracte pour que le temps soit transcendé, que les mouvements du corps et la musique des mots créent un nouveau groupe social. Okada dessine une fresque humaine, dans une société étouffante où l’on semble manquer d’air.

Il permet au spectateur de s’offrir, lui aussi, ses trente minutes de liberté. Certains ont préféré partir à l’entracte. Je suis resté.

On ne refuse pas une telle invitation même pour apprendre à faire des ronds dans l’eau.

Pascal Bély.


?????? « Freetime » de Toshiki Okada a été joué le 24 mai 2008 dans le cadre du KunstenFestivalDesArts de Bruxelles.
Photo © Geert Van Den Eede – Academie Anderlecht

 

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Toshiki Okada sur le Tadorne:
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Five days in March«  palmé en 2007!


 

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