Le flamand Guy Cassiers revient au Festival d’Avignon avec « Mefisto for ever » au Théâtre Municipal. « Rouge décanté » présenté l’an dernier avait étonné par la performance solo de Dirk Rooftooft et une scénographie exceptionnelle. L’acteur fétiche endosse cette année le rôle de Kurt Köpler, comédien ambitieux et sympathisant gauchiste dans le roman de Klaus Man adapté par Tom Lanoye. Nous sommes donc projetés dans un théâtre, au coeur de l’Allemagne Nazie. Refusant de choisir son camp pour à tout prix maintenir une programmation, Kurt s’entête, s’enferme et participe à la tragédie qui va emporter son théâtre. La mise en scène provoque un écho incontestable dans l’Europe d’aujourd’hui et la France de Juillet 2007. Elle m’évoque la période où, vivant à Orange, j’ai combattu contre le Front National installé à la Mairie en 1995. Il s’agissait d’isoler la ville, de protester contre la venue d’artistes prêts à se compromettre avec un parti à l’idéologie nauséabonde. Douze années plus tard, personne n’est en mesure d’évaluer la pertinence de telles actions. « Jouer ou ne pas jouer », c’est l’éternel débat que la crise de l’intermittence en juillet 2003 a une nouvelle fois posé. Programmer «Méfisto for ever » au Festival d’Avignon est un avertissement, pris comme tel que je ne peux m’empêcher de relier au cri d’alarme (salutaire) de Pascale Ferrand, à la dernière cérémonie des Cesars. A l’idéologie nazie, se substitue la montée de l’extrême droite couplée à la diffusion rampante du paradigme néo-libéral puritain.

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« Méfisto for ever » sidère car cette pièce prolonge à la fois le texte initial mais aussi guide notre regard bien au-delà ce que nous voyons sur scène. Le travail du son est exceptionnel: les comédiens (petits micros collés sur la joue) nous murmurent presque comme pour réveiller nos consciences. Quand le ministre de la propagande hurle son idéologie nauséabonde, le son ne sature jamais, mais produit un écho saisissant. Les lumières illuminent avec beauté les parts d’ombres des acteurs, métaphore de nos ambiguïtés. La vidéo, loin d’être un effet technique à la mode, prolonge la scène pour évoquer l’outil de contrôle omniprésent de nos sociétés modernes. Alors que la troupe répète Hamlet, les comédiens allongés sur des tables sont filmés en hauteur. L’image restituée est impressionnante tel une contre plongée cinématographique d’une caméra de surveillance : d’où regardons-nous cette pièce ? Un jeu dans le jeu se met alors en place : la question sur le rôle de l’art au coeur du nazisme n’est pas une réponse linéaire, mais un enchevêtrement de questionnements. Nos statuts bougent (de « consommateur » de culture, de citoyen, de spectateur dans l’ici et maintenant) et ne cessent de se croiser au cours de ces trois heures époustouflantes de théâtre. La mise en scène de « Mefisto for ever » fascine, hypnotise par sa justesse, sa beauté et sa modernité. En effet, le texte initial de Klaus Man se prolonge alors que le rideau est baissé suite au suicide du ministre nazi de la culture. C’est alors que son remplaçant « démocrate » demande à Kurt Köpler de reprendre la programmation en contrepartie de « respecter les objectifs » de l’actuel régime. D’une idéologie à une autre, le théâtre est de nouveau confronté à de nouveaux dilemmes. Kurt Köpler est alors incapable de commencer sa phrase (« je… »; « je… »), faisceaux lumineux pointés sur ses tempes comme un révolver prêt à se décharger. Ce bégaiement est maintenant le nôtre.

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Cassiers nous laisse seul avec nos questions. Comment l’art peut-il composer avec l’époque néo-libérale qui s’ouvre? Comment les Directeurs des structures institutionnelles répondent-ils et se positionnent-ils à l’égard des injonctions des politiques où les objectifs quantitatifs dictent le projet culturel ? Comment le public, par ses attentes (plus proches parfois du divertissement que de la coconstruction du sens), participe-t-il à transformer l’art en produit sensible aux effets de mode ? « Mefisto for ever » ne répond nullement à toutes ces questions, mais les provoque. Quand Chrisitine Lagarde, l’actuelle Ministre de l’Économie, recommande d’arrêter de penser pour privilégier le travail productif ; quand Christine Aubanel évoque la productivité transposée à la culture, il est urgent de définir un projet global européen qui dépasse celui d’Avignon. Le Festival pourrait être une caisse de résonance, une agora exceptionnelle. La nomination de Roméo Castellucci comme artiste associé en 2008 a de quoi laisser circonspect eu égard au défi intellectuel et politique lancé par Cassiers et tant d’autres?

Pascal Bély-www.festivalier.net

 « Mefisto for ever » de Guy Cassiers a été joué le 21 juillet dans le cadre du Festival d’Avignon.

Crédit photo: © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

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