« Nine Finger » est un ovni théâtral dont l’atterrissage au Festival d’Avignon s’est télescopé avec le bilan de cette 61e édition. À la conférence de presse du 25 juillet en présence des deux directeurs et de Fréderic Fisbach, un spectateur souhaitait entamer un débat sur cette pièce. Silence gêné : « on en parle plus tard si vous le voulez ». Étrange réaction et mutisme pesant d’une assemblée plus loquace pour alimenter la polémique sur «les feuillets d’Hypnos »?
Il est 19h10. Je suis fatigué. Les mots ne viennent pas. Le Festival d’Avignon devrait s’achever avec « Nine Finger ». J’hésite à me rendre au Palais des Papes pour « Le Roi Lear ». Je suis sonné. « Nine Finger » est si puissant que je me sens impuissant pour poursuivre.
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Lui, c’est Benjamin Verdonck, acteur-performeur flamand. Avec son short Adidas, son tee-shirt rose et sa démarche désarticulée, il m’évoque l’adulte habité par les traumatismes de l’enfance. Il se couvre de cirage noir, tel un guerrier, pour (ré)apparaître progressivement avec son visage d’enfant. C’est parce qu’il danse avec elle, qu’il se transforme?
Elle, c’est Fumiyo Ikeda, danseuse née au Japon. Elle a toujours la grâce longtemps repérée dans les créations d’Anne Teresa De Keersmaeker. Elle ne quitte pas des yeux et du corps Benjamin. A la fois, ombre et lumière, Fumiyo incarne l’idée que je me fais du pacifisme.
A deux, ils ont créé avec le chorégraphe Alain Platel, « Nine Finger », théâtre dansé sur les enfants soldats où le texte et les mouvements tissent des liens si forts que tous nos sens sont sollicités. L’interpellation du spectateur est continue comme si au chaos sur scène doit répondre la déstabilisation du public. « Nine Finger » n’a donc rien d’une pièce compationnelle censée toucher notre fibre humanitaire. À trois, ils créaient la distance (réussie), médiatise (par les objets), pour que nos affects ne puissent perturber ce que nous devons voir et toucher du doigt: l’horreur. Le micro joue un rôle essentiel pour la faire entendre : jeté au sol, sur le matelas, sur les corps, enfouis dedans pour s’immiscer et faire mal, exhibé dehors comme un trophée, il décharge en continu la haine, la déchirure intérieure, la puissance destructrice des mots. Il mitraille pour déchiqueter la part d’insouciance et de créativité de l’enfant. Il est cet outil de la société du spectacle métamorphosé en matériel militaire (l’art serait-il une arme ?). Benjamin Verdonck le tient pour ne le lâcher qu’épisodiquement. Il est un appendice, une partie de son corps qui pendouille, dégouline de sang pour éclabousser de ses cris, de ses mots. Il explose même en sourdine.
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Dans cette guerre atroce, Fumiyo ne résiste pas toujours. Elle est souvent l’objet de convoitise de cet enfant. Il joue avec elle, ne sachant plus très bien la différence entre l’acte sexuel et un jeu de gosse. Cette confusion est magistralement restituée à partir de deux autres objets (un grand carton et un matelas) : tour à tour cachette, trampoline, lit conjugal, cave souterraine, tout y passe ! Mais peut-il se remettre du carnage ?  Qui est-il à la fin ? Que peut-il bien dire à Fumiyo qui, incarnant une psychologue, l’aide à verbaliser les images l’horreur ? Comment lui redonner sa part d’humanité ? C’est alors qu’elle finit par lui demander : « Que penses-tu de moi » ? Rideau.
Ce trio a réussi l’impensable : nous restituer le chaos le plus innommable. Le texte ne peut pas tout. L’intelligence, c’est d’avoir osé relier les mots à la danse non pour illustrer, mais pour nous aider à ressentir le processus qui transforme un enfant en guerrier. Nous changeons de statut : de spectateur, nous sommes les passeurs de cette expérience là. Ce chaos, de ma modeste place, je l’ai vécu. Alors même si Benjamin se remet du cirage à la fin du spectacle pour repartir à la guerre, il n’est plus tout à fait seul. Nous avons tout vu.
Aujourd’hui, nous savons.Pascal Bély
www.festivalier.net

« Nine Finger » de Benjamin Verdonck, Fumiyo Ikeda et Alain Platel a été joué le 27 juillet 2007 dans le cadre du Festival d’Avignon.

 

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