La Scène Nationale de Cavaillon accueille la dernière création d'Anne Teresa de Keersmaeker, « Steve Reich Evening ». Ce musicien m'est totalement inconnu et pourtant, il est l'un des pionniers de la musique minimaliste et répétitive. Une fois de plus, la danse m'ouvre un nouveau territoire pour m'enrichir de sensations qui forgent pas à pas ma culture transversale.
Tout commence étrangement. Deux micros pendent du plafond pour frôler deux enceintes posées au sol, dans un mouvement de balancier qui va durer dix minutes.
A chaque extrémité de la scène, deux danseurs assis fixent ces allers ? retours mécaniques. Mes yeux suivent les micros, se détachent et je plonge dans une confusion où je ne maîtrise plus mes sens. Hypnotisé, cette séquence me prépare à accueillir avec ouverture quatre autres tableaux. Fatigué, j'entre pour ne plus en sortir.
C'est ainsi qu'Anne Teresa de Keersmaeker nous propose une des danses les plus articulées à un univers musical. Tout est une invitation à circuler, à s'arrêter, pour mettre le temps en sourdine, à l'arrêt comme autant de secondes volées à la vitesse de nos sociétés modernes. L'espace scénique est délimité en plusieurs bandes, telles des notes de solfèges accrochées aux lignes d'une partition. Il est parfois circulaire pour se laisser envahir par un groupe de femmes ; à d'autres moments, il cherche ses limites à l'image de ce petit groupe d'hommes à l’affût de nouvelles articulations. L'espace est profondément relationnel où le spectateur est inclus, où il peut entrer et sortir à sa guise. C'est une sensation très étrange de ressentir de son fauteuil une telle proximité avec les danseurs. Mais ce n'est pas tout. Anne Teresa de Keersmaeker nous offre un mur où se projettent les corps animés des danseurs montés sur des ressorts mécaniques comme les petites poupées de notre enfance. A d'autres moments, le mur prend les couleurs d'une friche industrielle (déjà remarquées dans sa création « Un soir, un jour »), soulignant l'atmosphère enfermante et pourtant si ouverte de l'?uvre de Steve Reich. Le mur devient alors une fresque où les corps et la musique ne font qu'un. Sublime.
Et puis il y a ces moments de forte intensité où Anne Teresa de Keermaeker s'appuie sur la musique de Steven Reich pour mécaniser les silhouettes féminines, accentuer leurs gestes répétitifs. Mais c'est sa danse qui leur procure la rage pour s'en émanciper. Progressivement la scène est le théâtre d'un monde ouvert, où les femmes guident les hommes vers le chaos pour les arracher à leur rationalité. Ces mouvements deviennent alors cinématographiques et je me sens emporté par la fluidité des rapports humains, par la puissance de leurs intelligences. Tout prend sens : Anne Teresa Anne Teresa de Keersmaeker nous émancipe en nous donnant les clefs pour entendre la musique déconstruite de Steven Reich et pour voir autrement nos sociétés globalisées, porteuses d'ouvertures et animées par des forces créatives.
En quittant le Théâtre, habité par l'énergie de cette ?uvre, j'ai fais un rêve?

Pascal Bély
www.festivalier.net


?????? « Steve Reich Evening » d’Anne Teresa de Keersmaeker a été joué le 31 mars 2007 à la Scène Nationale de Cavaillon.

NB: En juillet 2005, jécrivais mon premier article de danse sur ce blog. C’était pour Anne Teresa de Keersmaeker.

En ce 4 avril 2007, j’écris mon 100ème article de danse. Il est pour elle. La magie des chiffres.

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