Nous sommes en juillet 2005. Thierry Baë, avec son «Journal d'inquiétude», créé l'événement lors du feu festival «Danse à Aix». Le public, médusé et ravi, assiste à un spectacle atypique: atteint d'une maladie pulmonaire qui l'empêche progressivement de danser, Thierry Baë cherche sa reconversion. Un film (souvent drôle) retrace sa démarche, entrecoupé de quelques jolis moments de danse pour finir par un tableau d'anthologie (l'arrivée par surprise de Joseph Nadj !). Ce succès lui permet d'être programmé lors du Festival d'Avignon en 2006 et d'entamer une tournée en France. La presse régionale et nationale est enthousiaste! En évoquant sa reconversion sur scène, Thierry Baë continue de danser.
À l'époque, cette démarche m'avait laissé dubitatif : je m'étonnais de la faiblesse du propos artistique et d'une exhibition qui m'empêchait d'entrer dans son histoire.
Deux ans plus tard, je suis impatient d'assister à « Thierry Baë a disparu » au Pavillon Noir d'Aix en Provence. Dans le programme de la saison paru en juin dernier, le titre était différent (« Et maintenant il colle son oreille au sol »). Cette conversion est loin d'être anodine. D'une évocation métaphorique et poétique, la pièce se recentre fortement sur l’auteur. Après son «Journal d'inquiétude», se projette-t-il comme un performeur? Je suis excité par cet hypothétique cheminement.
Depuis 2004, la santé de Thierry Baë semble se détériorer. Il refuse qu'un changement professionnel s'opère nécessairement par des cassures et des modifications brutales d'environnements. Pour Baë, il est possible de continuer à condition que le danseur explore toutes les possibilités artistiques qui lui sont offertes (le yoga, le chant, les arts martiaux, le taï chi chuan). Cette recherche est de nouveau l'objet d'un (long) film et d'une scène finale où il apparaît par surprise. Depuis 2004, la structure de la pièce change décidement peu. La nouveauté, c'est la présence de Denis Robert (le célèbre écrivain, enquêteur sur l'affaire Clearstream) métamorphosé en danseur le temps de la première à Aix en Provence, en attendant que Thierry Baë revienne de Chine !
Pendant une heure, je m'ennuie à l'évocation de cette histoire qui décolle rarement de la narration. Les quelques pas de danse de Robert, la création d'un pantin à terre, tel un SDF, ne permettent pas de transcender l'épopée de Thierry Baë. Sa recherche de nouvelles expressions corporelles nous conduit d'Aix en Provence (scène pathétique avec Angelin Preljocaj sur le sentier de la Sainte Victoire) à Genève dans l'appartement d'une Espagnole férue de philosophie, pour finir en Chine. La structure de la pièce s'enferme progressivement dans une boucle répétitive entre le comique de situation, la compassion envers un danseur malade et l'angoisse de l'avenir (la moitié des Français ont peur de devenir SDF).  Cet enfermement empêche le sens d'émerger, colle la « métavision » au sol et me positionne à devoir « juger » de l'intérêt de cette tranche de vie.
Il n'est donc pas le performeur que j'attendais, posture capable de transcender l'histoire tout en intégrant le public par un aller ? retour narcissique. L'alternance vidéo ? plateau gêne le contact d’autant plus que le spectacle est une série de cassures, où tout est tourné en  dérision. À aucun moment son corps ne nous est donné : celui-ci s’enferme dans le film ou s’incarne dans celui de Denis Robert. L'espace est alors trop petit pour permettre un débordement susceptible de nous atteindre. Au final, le dispositif devient lourd et l'interaction entre lui et le public est descendante là où la performance aurait pu la démocratiser. Tout au long du spectacle, nous sommes sagement assis et très silencieux (en sera-t-il de même ailleurs?)
Après le « Festival Faits d'Hiver » qui m'a fait décoller le week-end dernier, mon oreille s’est collée sur le sol du Pavillon Noir. Désolé, telle est ma chute.

Pascal Bély – Le Tadorne

« Thierry Baë a disparu » a été joué au Pavillon Noir d’Aix en Provence le 26 janvier 2007.

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