Trois mois après la fin du festival d’Avignon, nous inaugurons une série d’articles sur les résonances du théâtre avec des contextes troublés. Jérôme Marusinski évoque une oeuvre théâtrale qui raconte autrement le conflit entre Israël et la Palestine….

Alors qu’en 1997 Edouard Glissant forge le concept de « Chaos-monde » comme étant « le choc actuel de tant de cultures qui s’embrasent, se repoussent, disparaissent, subsistent pourtant, s’endorment », il appelle de ses vœux «tous les peuples de Caraïbes à se réunir d’un seul corps pour tenter quelque grand ouvrage». Ce « grand ouvrage », Ido Shaked et Lauren Houda Hussein, fondateurs de théâtre Majâz l’ont réalisé au théâtre non pas dans l’archipel caribéen mais à partir de l’histoire d’Israël et de la Palestine à travers leur première création collective « Les Optimistes » qui a vu le jour au Théâtre du Soleil avant d’être reprise à deux occasions au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis.

Le propos du spectacle n’est pas de se pencher sur la situation actuelle d’Israël, mais plutôt de revisiter l’histoire passée de cet Etat au moment de sa création en 1948 et de l’expulsion massive des Arabes palestiniens. Pourtant cette plongée dans le passé reste ancrée dans le présent sur lequel commence l’histoire du spectacle « Les Optimistes ». Ce présent est celui d’une conférence sur la poésie palestinienne à Paris au cours de laquelle Taha Radwan se met à lire les premiers vers d’un de ses poèmes qui appelle à la haine et au combat. Mais la lecture est très vite mise en suspens pour laisser place à une fable qui va réinventer le passé. A ce moment, le spectacle semble convoquer les propos formulés par Mahmoud Darwich dans son poème en prose La Chronique de la tristesse ordinaire « Ecrivons ensemble une pièce de théâtre ? Une maison convoitée par plusieurs personnes. Tel serait le nœud de la pièce. »

Effectivement, le point de départ des « Optimistes » est celui d’une maison, située à Jaffa, qu’un jeune européen prénommé Samuel destine à la vente à la suite de la mort de son grand-père. Il y vient pour la première fois et il se trouve confronté à un empilement de cartons chargés de souvenirs qu’il se met à ouvrir aussitôt. Il découvre alors le passé de son aïeul, Beno, un juif polonais rescapé des camps de la mort venu construire le rêve sioniste à Jaffa où il hérite d’une maison sans savoir que les anciens propriétaires en ont été chassés. L’une des forces du spectacle est alors de faire se superposer les temporalités et de nous donner à voir simultanément les découvertes de Samuel et celles de son grand-père. Arrive alors miraculeusement une lettre écrite en arabe dans laquelle une famille de palestiniens réfugiés au Liban après la création d’Israël formule au nouveau propriétaire de la maison cette requête bouleversante : « Si vous pouvez nous envoyer dans une boîte un peu de notre brise au parfum d’orange si délicat ! […] L’enthousiasme est grand, nos yeux et nos cœurs ont faim. »

Le spectacle glisse alors dans le domaine du conte puisque Beno qui comprend qu’il se trouve dans la situation de reproduire ce qu’il a subi en Europe, à savoir la persécution et le déracinement, ne choisit pas de révéler la vérité ; au contraire il la réécrit, l’arrange et l’enjolive pour le plus grand bonheur de tous ! Toute une communauté (palestiniens, juifs, prêtre orthodoxe) baptisée « Les Optimistes » s’unit autour de ce projet de composer des lettres ressuscitant Jaffa et de les faire parvenir aux réfugiés palestiniens qui attendent le retour dans leur patrie. Les différences au sein de ce groupe des Optimistes qu’elles soient d’ordre culturel, religieux ou social se trouvent alors balayées. L’engagement de ces individus est tellement fort que la correspondance va très vite se transformer en journal clandestin qui circulera dans les camps de réfugiés palestiniens afin de soutenir leur moral. Cette réécriture de l’Histoire offre une vision pleine de tendresse et d’émotion sur le vivre ensemble. Même si la réalité finit par rattraper les personnages, leur entreprise aura au moins montré la possibilité d’un dialogue entre les cultures, la capacité de pouvoir construire un projet ensemble et surtout « en ces jours de ténèbres (…) aura rempli cette mission : apporter aux vaisseaux qui errent dans le noir la lueur obstinée d’un phare » comme le déclaraient les derniers mots des « Naufragés du Fol Espoir » d’Ariane Mnouchkine.

On ne peut qu’être ému lorsque Samuel parvient à faire revivre à distance via Skype le passé de sa grand-mère Malka dont elle a fait table rase et lorsqu’il comprend les raisons pour lesquelles elle a quitté son mari. Mais le spectacle regorge aussi de personnages pittoresques et haut en couleurs que ce soit le promoteur immobilier chargé d’assurer la mise en vente de la maison de Beno, le réparateur de la machine à imprimer en proie à la paranoïa ou encore un prêtre orthodoxe loufoque et cinéphile, nommé Boutros, qui se laisse aisément persuader par de simples gestes dans une salle de cinéma de participer héroïquement à l’aventure de faire circuler les lettres dans les camps palestiniens.

Mais derrière cette fable le spectacle célèbre aussi le geste artistique des personnages à plusieurs niveaux : Samuel qui mène une quête sur ses origines se jette à corps perdu dans l’Histoire et la fait revivre comme un artiste. Le groupe des Optimistes apparaît aussi comme des créateurs qui ont fait le choix de l’imaginaire de l’écriture et du cinéma comme réponse à la souffrance et au chaos et qui n’hésitent à le reconnaître : « Nous n’avons pas de langue, pas de religion, pas de couleur. Nous sommes le peuple des lettres, des photos, des films. Nous, nous portons nos maisons sur le dos. » Il n’est donc pas surprenant d’entendre dans le spectacle le même comédien parler l’arabe et l’hébreu lorsqu’il incarne le présentateur d’une radio arabe qui diffuse les lettres des palestiniens en quête de leur famille et le présentateur d’une radio israélienne qui participe à la recherche des survivants de l’Holocauste. L’apothéose du spectacle a lieu quand le prêtre orthodoxe Boutros se met à chanter l’Internationale en arabe ! L’histoire racontée au cours de ce spectacle pourrait être envisagée comme une métaphore (tel est le sens du nom Majâz) du travail de la compagnie où l’union sacrée est à l’oeuvre au sein de cette troupe qui réunit français, israélien, palestiniens, libanais, iranien, espagnol, marocain. Cet esprit de troupe où se mélangent les cultures s’inscrit pleinement dans la lignée du travail accompli par Ariane Mnouchkine.

Même si la fiction est inventée de toute pièce dans « Les Optimistes » elle s’appuie sur une véritable enquête menée par Ido Shaked et Lauren Houda Hussein qui se poursuivra dans leur prochaine création à travers les archives du procès d’« Eichmann à Jérusalem » dont le projet a été présenté au Théâtre de la Parenthèse à Avignon le 19 juillet à l’occasion du midi de la belle scène Saint-Denis. Le Théâtre Majâz envisage alors un autre pan de l’Histoire, celui de la libération de la parole en Israël au moment du procès de l’administrateur du génocide des Juifs : il s’agira non pas de se livrer à une reconstitution historique du procès mais de s’interroger sur l’identité du bourreau et sur la représentation du procès non seulement parce qu’il a été filmé mais aussi parce qu’il a eu lieu dans une salle de théâtre, La Maison du Peuple, transformée pour l’occasion en tribunal.

Ce spectacle prolongera ainsi le travail de la compagnie sur la vérité de l’histoire et sur la possibilité de parler de théâtre derrière la réalité !

Jérôme MARUSINSKI – Tadorne

« Les Optimistes » les 13 et 14 octobre 2015 au Théâtre Firmin Gémier / La Piscine à Châtenay-Malabry, les 16 et 17 octobre 2015 au Théâtre Jean Arp à Clamart, les 17 et 18 novembre 2015 au Théâtre Les Treize Arches à Brive-la-Gaillarde, le 24 novembre au Théâtre du Vésinet
« Eichmann à Jérusalem » du 9 mars au 1er avril 2016 au Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis

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