Comment faire entendre les textes de Jean Vilar (correspondance avec sa femme, notes de mise en scène et de tournée, extrait du Memento…) et les rendre vivants aujourd’hui ? Tel est le pari réussi du metteur en scène Stanislas Roquette et de l’acteur Stanislas Siwiorek dans «La machine de l’Homme» présenté à la Maison Jean Vilar au cours du dernier Festival d’Avignon.

Isoler Vilar dans une chambre, le montrer seul face à lui-même s’avère une porte d’entrée intéressante pour éloigner le spectateur de l’homme public et le faire pénétrer dans ses pensées, dans ses rêves et dans ses souvenirs. Cet isolement paraît d’ailleurs indispensable à Vilar, notamment lorsque les premières paroles du spectacle rappellent les contraintes matérielles imposées au patron du Théâtre National Populaire. Il se remémore certains articles absurdes de son cahier des charges comme s’il voulait s’en détacher. D’ailleurs, dès son entrée en scène, Stanislas Siwiorek éprouve très vite le besoin de quitter son costume, sa carapace, pour pouvoir se livrer. L’intimité de Vilar apparaît aussitôt à travers les extraits de sa correspondance avec sa femme à qui il ne cesse de témoigner fidélité et amour. Mais aussitôt le chef d’orchestre Stanislas Roquette nous donne à entendre Vilar lisant l’éloge de l’infidélité revendiquée par le Don Juan de Molière. Ces propos contrastent. Que faut-il alors comprendre de cette contradiction ? Douter de sa sincérité ou plutôt comprendre qu’incarner Don Juan était un moyen pour Vilar de parvenir à une libération intérieure ? Plus le spectacle avance, plus Vilar semble faire corps avec Don Juan. Alors que l’un résiste à toute croyance, l’autre résiste à toute idéologie. Ainsi la scène de séduction avec Charlotte souligne la réussite des projets de Don Juan ; mais ne marque-t-elle pas aussi une satisfaction et une victoire pour Vilar qui, épuisé après tant d’efforts, semble parvenu par le jeu théâtral à un état de grâce, état musicalement bien rendu par le 22ème quatuor à cordes de Mozart.

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La métamorphose de Jean Vilar s’accompagne d’une transformation du décor : le lit se met à devenir tréteau, puis tombeau du Commandeur. Il nous fait voyager dans les pays de l’Est, où Vilar était parti en tournée. On imagine alors une immense salle de réception mondaine où Vilar éprouvait de grandes difficultés à communiquer jusqu’à ressentir une profonde solitude. La fuite semble l’unique solution et la couverture du lit constitue son seul bagage (sa seule protection), qu’il porte sur ses épaules, comme s’il voulait préserver tout ce qu’il a bâti, c’est-à-dire le théâtre.

Lors d’une interview à propos des jeunes auteurs, Jean Vilar affirmait: « J’espère qu’un jour l’un d’eux mettra sa griffe de fou sur mes épaules, d’ailleurs encore solides […] C’est dans cette jeunesse que j’espère trouver le poète populaire et dru et violent que nous cherchons. Un poète et tout sera sauvé. Pour longtemps. » L’espérance de Vilar a été comblée. Stanislas Roquette a eu raison de poser ses griffes sur les textes de Vilar qu’il a croisés aux extraits de Don Juan de Molière pour entrer en résonance avec notre époque : le rôle de l’artiste aujourd’hui, son travail, ses doutes, son investissement, de l’engagement de toute sa personne, mais plus largement du rapport entre vie professionnelle et vie privée.

Longue vie à ce spectacle qui pourrait résonner en chacun de nous !

Jérôme Marusinski – Tadorne.

«La machine de l’Homme» par Stanislas Roquette à la Maison Jean Vilar au cours du Festival d'Avignon 2013.

4 réponses à Traces d’été – Oser Vilar.

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