S’appuyant sur le réel, des auteurs contemporains s’inscrivent dans une démarche citoyenne: celle de nous interroger sur notre rapport au monde, nos systèmes d’interaction et notre posture à l’égard d’une violence banalisée par la sphère médiatique.

Avec « Frozen », de Bryony Lavery, le Théâtre du Centaure s’empare d’un sujet délicat, celui de la pédophilie. Avec pour seul cadre, l’espace d’une chambre d’enfant, celle de la fillette enlevée, nous partageons avec la mère (brillante Marja-Leena Junker) ses espoirs, ses doutes, ses remords, sa survie et sa vie. Dans ce même lieu, nous suivons les confessions du tueur en série (inquiétant Francesco Mormino) face à la psychiatre (bouleversante Sophie Langevin). Par l’utilisation des objets de la chambre de la fillette, la scénographie de Lol Margue permet de supporter la cruauté du propos.Tour à tour, chacun s’empare des jouets et des livres de l’enfant absent. Pour la faire revivre. Ils nous rendent compte de la difficulté de croire en l’innommable (le meurtre d’enfants): la mère fume des cigarettes en chocolat; la psychiatre utilise le magnétophone à gros boutons; le tueur en série utilise des ciseaux et les poupées Barbie pour évoquer son acte.

Cette proposition prend des allures d’un huis clos autant moral que physique. Il nous amène sur la voie de la rédemption: jusqu’où serions-nous prêts pour pardonner ?

boxeur2_philippe-seguy

Avec « Le boxeur », l’auteur Patric Saucier, nous conte comment la victimisation par les railleries gratuites et la violence des petits camarades dans les cours d’écoles peuvent conduire à l’irréparable. Ce boxeur, c’est le petit gros de la classe, celui qui se rêve autre mais auquel on renvoie toujours cette image de looser. Lui se rêve artiste, on lui prédit une carrière dans la boxe. Boxeur, il le sera mais derrière les barreaux d’une prison pour survivre à cette vie qu’il ne voulait pas. Il se retrouve là, enfermé, pour avoir battu à mort une fille à laquelle il demandait son chemin. Le regard méprisant de cette fille lui renvoya les railleries dont il était l’objet. Le texte nous plonge dans l’horreur d’un acte gratuit et d’un être naufragé. La musique de Benjamin Civil colle parfaitement aux mots et la mise en scène dépeint sans démonstration excessive l’univers carcéral funeste.

13696858492289_med

Avec « « Savez-vous que je peux sourire et tuer en même temps ? »,  la Compagnie Ches Panses vertes délaisse les marionnettes au profit du corps dont les ficelles sont les magnifiques mots de l’auteur François Chaffin. Sylvie Baillon s’empare des deux textes regroupés sous ce titre énigmatique pour laisser éclater la folie et la monstruosité des êtres. Telle la meute qui court, nous nous sauvons des uns des autres. Deux textes pour deux univers distincts.

Le premier «A six heures, avec six sexes dans six sacs» dans lequel on croise cette douce folle (la très juste Sophie Matel), jeune mendiante affublée d’un jupon de papier crépon et d’un k-way en papier bulle qui se promène avec six sacs renfermant six sexes. Pour chaque sexe, une histoire. Celle d’un coït heureux mais qui se termine toujours par l’émasculation de la personne. On ne saura pas pourquoi elle en arrive là. On ne saura pas mais on tente de deviner, de lui donner des circonstances atténuantes car elle est délicate tout de même dans son habit d’une blancheur impeccable. Le pardon se frappe à la porte.

Le second texte «Richard Le Trois» interpelle par la force du propos. Décidé à monter Richard III seul, Eric Goulouzelle fait virevolter les mots de François Chaffin. Il convoque dans ses paroles toutes les formes de pouvoir et les violences qui en découlent. Des premiers vers du comédien clamés en anglais, jusqu’à la fin, jusqu’à sa fin , le texte donne des coups et nous positionne comme un spectateur acteur.

Si le personnage, un double du public, se questionne sur son rôle, sur sa/notre place au sein de la cité, les mots nous renvoient le miroir d’une société décadente: « Avec mes mots dans vos oreilles vos oreilles mortes […] votre présence morte tous sans exception inutile de gesticuler les portes n’existent pas vous partirez dans le décor on vous démontera comme si vous n’aviez jamais existé tous et moi aussi je vais sortir […] je vais partir […] j’irai où bon me semble remettre du sang sur mes mains remettre des gens dans le décor c’est comme ça… »

Chaque geste, chaque rôle et chaque place construisent petit à petit le monstre que nous cachons. Serions-nous tous le monstre de quelqu’un?

Et si le théâtre réel se jouait là, une fois les portes poussées d’une salle de spectacle, dans la rue, dans notre immeuble, qui serions-nous vraiment ?

Laurent Bourbousson – Tadorne

Frozen, Théâtre du Centaure, à la Présence Pasteur jusqu’au 31 juillet. 11h30
Le Boxeur, Compagnie Troupuscule théâtre, au Théâtre l’Adresse, jusqu’au 31 juillet. 18h20
Savez-vous que je peux sourire et tuer en même temps ?, Compagnie Ches Pansesvertes, Théâtre le GiraSole, jours pairs « A six heures, avec six sexes dans six sacs », jours impairs « Richard Le Trois », jusqu’au 31 juillet, à 17h30

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *