Au commencement, de dos, ils ne sont que trois. Apeuré, l’un d’eux nous regarde. Face à eux, un monticule de terre marron, à la fois légère et compacte. Deux frères et une sœur adoptés tentent de se recueillir devant la tombe du père disparu. La fratrie est au bord de l’explosion quand surgit le premier reproche : «où étais-tu le soir de sa mort ?».  Dans combien de familles, cet abcès purulent d’une culture judéo-chrétienne résonne-t-il ? Pris à partie, nous ne bronchons pas. Entre eux et nous, il y a un gouffre qui se réduira à peine au cours des 2h40 minutes que dure «Entreprise de recueillement» de la Compagnie United Mégaphone, mise en scène par Hugues Chabalier. Nous sommes le peuple du village voisin où réside dans cette maison bordant la forêt, cette famille «atypique». Qu’est-ce qui les relie alors qu’ils commencent toujours leur phrase par «frère….», «sœur…», comme pour s’en persuader ? Est-ce le projet du père pris en tenaille entre l’entreprise (géré par Vincent – exceptionnel Tommy Luminet-) et ce lieu, terre d’utopies qu’il faut bien cultiver ? C’est ainsi que Frédéric (Baptiste Relat à la fragilité de fer) et Louise (Heidi Becker-Balel à l’altérité de glace) entreprennent d’ouvrir cette maison à Jérôme (Jonathan Couzinié, libre…), juste sorti de prison, en recherche de nouveaux gestes (ce sera le jardin) et d’une visée que lui donneront dans un premier temps les premiers légumes.

Il y a Jean, égaré, venant de nulle part, chercheur d’or introuvable : Judicaël Jermer y incarne une figure fantomatique, habité par nos utopies irréalistes.

Ils y accueillent Marie (troublante Maïanne Barthès) prostituée des villes qui deviendra peu à peu aimante des champs.

Et puis, dans le second acte, débarque Raphaël, le villageois, attiré par l’odeur alléchée…(empathique Yves Graffey)

A ce jeu des sept familles, campe sept personnages qui ne cessent de retourner, de labourer, d’étaler, cette terre qui ne quitte jamais le plateau. Elle est tout à la fois poussière mortuaire, terreau vital où l’on y enracine ses désirs, où l’on y piétine ses idéaux, où l’on s’y jette à corps perdu pour lutter contre les démons de la désaffiliation.

Sans elle, ce théâtre-là ne pourrait s’étirer dans le temps et l’espace parce qu’elle change radicalement le rapport du théâtre au texte : les mots semés sont labourés par des corps en recherche permanente de racines et de liens.

Sans cette terre, il serait particulièrement difficile d’entendre chacun : elle seule peut leur offrir le « terreau » pour cultiver ce qu’il reste de désirs en eux. Sur cette terre, tout peut renaître tant que la parole ouvre les sillons…

Sans elle, point de groupe : elle ancre chacun parce qu’il y a terre commune, celle d’une utopie : une famille de cultures, à défaut d’une famille biologique.  

J’observe ce théâtre sans être particulièrement touché : je ne suis qu’un simple villageois. Je n’attends rien de leur utopie des années soixante-dix: elle est impuissante face à la mondialisation et à la société consumériste. On peut bien l’enterrer pour qu’elle se regénère…ce qui m’importe, c’est le renouveau symbolisé par cette œuvre raffinée, mise en scène délicatement avec des acteurs qui s’appuient sur la fragilité de la narration (on raconte si peu, mais on entend l’essentiel)  pour proposer une alternative : jouer le collectif ouvert, où la diversité travaille les liens et permet à chacun de retrouver sa capacité à choisir sa voie, son destin.

Ne nous y trompons pas: c’est un théâtre de combat, de vie et de mort, où l’on n’en revient pas toujours. C’est un théâtre contemporain dans le sens où il pose l’enjeu de toute une génération : que faire de cette terre laissée par les «retraités» de soixante-huit ? Que faire de nos égarés, de nos corps maltraités par le sexe, par la prison, par la désertification rurale ? Que faire de tous ces enfants adoptés qui ne trouvent plus leur place dans une société de filiation plus que de cultures ? «Entreprise de recueillement» est une allégorie puissante de notre société en recherche d’utopies : faute de grand dessein, chacun se doit de redevenir «sujet» où l’improbable est notre seule certitude pour reconstruire ce que les dogmes dévastent.

Les dernières scènes finissent par m’emporter : le théâtre s’abandonne. De ce corps à corps shakespearien surgit des échappées belles vers les solitudes de champs de coton tandis qu’un amour de feu et de terre ensevelit celui qui n’a pas compris la fragilité d’un baiser volé à la vie.

Pascal Bély – Le Tadorne

« Entreprise de recueillement » par la Compagnie United Mégaphone. Texte et mise en scène : Hugues Chabalier. Au Théâtre Antoine Vitez d'Aix en Provence le 7 mars 2013.

3 réponses à Le théâtre déterré.

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