Elles sont quarante adolescentes à la voix de cristal (elles appartiennent au Vocal Theatre Carmina Slovenica) à entrer sur la scène du Théâtre de la Ville de Paris. Leur silence fait un bruit assourdissant. On dirait une révolte, une invasion. Peu à peu, elles occupent toute la scène pour la métamorphoser à l’image de ce passage escarpé de l’adolescence au monde adulte. Le metteur en scène Heiner Goebbels leur offre l’espace dont nous rêvions à leur âge: tout peut se dire tant que l’écoute est là; tout peut se jouer pourvu que la liberté soit célébrée; tout peut changer parce que rien n’est inéluctable. «When the mountain change its clothing» est un spectacle qualifié de musical par le Festival d’Automne. Il est avant tout, une ?uvre délicate, envoutante, émouvante et pour tout dire, utile. Oui, utile, car à l’heure où l’enfance est maltraitée (souvenons-nous d’Enfant, chorégraphie de Boris Charmatz au Festival d’Avignon qui dénonçait nos agissements envers les plus petits), où elle peine à être au c?ur des politiques publiques, il est capital qu’une scène lui soit offerte. Après «…du Printemps » de Thierry Thieû Niang, danse pour séniors engagés présentée le mois dernier, le Festival d’Automne nous permet de poursuivre ce voyage poétique en traversant les âges de la vie.

Car «When the mountain change its clothing» est avant tout un long poème musical où chaque scène est une strophe, chaque mouvement du corps est une rime, chaque chant un alexandrin. Le plateau est un espace mental où défilent les rêves, le bruit et la fureur, les utopies de l’adolescence. Je me surprends à y retrouver des images enfouies par le temps et la peur de se souvenir de cette époque où la rage d’en découdre pansait mes enchantements blessés.

Ce soir, elles bouleversent l’ordre établi du théâtre. Le décor, elles le montent elles-mêmes. Les chaises, symbole de la place, sont l’objet d’un magnifique ballet, comme un hommage sincère à Pina Bausch qui n’est plus là pour écouter leurs rêves dansants. «Chantez, sinon vous êtes foutus» semble lui répondre en écho Heiner Goebbels qui offre à ces jeunes filles toutes les scènes qu’il est encore possible d’imaginer. Là un carré de gazon pour évoquer ses rêves, ses révoltes, revivre tous les rituels du collectif et convoquer la scène de l’écoute. Tout autour des tables pour délimiter l’ici et l’ailleurs, mais surtout pour y jouer la petite Barbie, fantasme d’adultes d’une enfance formatée. Au milieu, une grande toile de cinéma où défilent différents décors, comme autant de tableaux (du paysage bucolique pour une enfance bien sage aux rêves joliment normés, à la forêt vierge pour y cacher leurs cabanes à désirs, vers des arbres hivernaux dont les formes évoquent le réseau et l’ouverture vers le monde). Il y a même l’envers du décor où nos jeunes filles se métamorphosent?

C’est ainsi que pendant quatre-vingts minutes, j’écoute. Profondément. Sans jamais me faire tomber dans la niaiserie parce que chaque scène est percutante. On apprend, non sans humour, que  l’école du savoir à l’heure du Google ne fait plus rêver, qu’elle est une mécanique pour formater. Je découvre médusé la lecture d’un superbe texte de Jean-Jacques RousseauÉmile, ou se l’éducation») qui commence par une interrogation qui va chercher loin («-Vous souvenez-vous du temps que votre mère était fille ?»), très loin: être jeune fille n’a pas d’âge si l’on veut bien s’inscrire dans la lignée et le questionnement du sens («-Qui est-ce qui vivait avant vous? ?Mon père et ma mère ?Qui est-ce qui vivra après vous? ?Mes enfants -Qui est-ce qui vivra après eux? ?Leurs enfants -Qui est-ce qui vivra après eux? ?Leurs enfants -Qui est-ce qui vivra après eux? ?Leurs enfants -Qui est-ce qui vivra après eux? ?Leurs enfants -Qui est-ce qui vivra après eux? ?Leurs enfants ?Vivrez-vous toujours? ? Oui!»).

Ces jeunes filles sont au travail?dans tous les sens du terme, jusqu’à déchiqueter leur peluche d’enfant et théoriser sur la pauvreté et les riches. L’utopie n’est plus à chercher de ce côté-là?mais à raisonner autrement, à changer de paradigme, celui où tout serait lié et non compartimenté. Elles n’en peuvent plus de cet environnement qui formate plus qu’il n’émancipe. En témoigne le magnifique passage écrit par Gertrude Stein qui clôt ce voyage en adolescence : «…les gens croient qu’ils s’intéressent à la bombe atomique, mais pas du tout, ça ne les intéresse pas plus que moi. Mais alors là, pas du tout. Ils ont peut-être un peu peur, moi pas trop, il y a tant de choses qui font peur, alors à quoi bon se faire peur, et si on n’a pas peur, la bombe atomique n’a aucun intérêt. On reçoit tant d’informations à longueur de journée qu’on en perd le sens commun. On en écoute trop, du coup on oublie d’en être naturel. Voilà une bien belle histoire

Retrouver le naturel, c’est probablement se ressentir sur un passage.  De l’adolescence à l’âge adulte?de l’adulte à nous autres.

Pascal Bély ?Le Tadorne

« When the mountain change dits clothing » d’Heiner Goebbels avec le Vocal Theatre Carmina Slovenica au Théâtre de la Ville à Paris dans le cadre du Festival d’Automne du 25 au 27 octobre 2012.

Heiner Goebbels sur le Tadorne:

Au Festival d’Avignon, la terre patrie d’Heiner Goebbels.

– L’apocalypse d’Heiner Goebbels emporte le Festival de Marseille.

– Le Festival de Marseille fait tomber les murs de La Criée avec « Eraritjaritjaka, Musée des Phares »

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *