«Le Maitre et Marguerite» de Simon Mc Burney présenté dans la Cour d’Honneur divise les Tadornes. Pascal Bély est très réservé sur ce spectacle « qui mobilise la pulsion, la même qui nous conduit dans les pièges posés par le consumérisme le plus abject.».

Francis Braun a un tout autre avis.

Osmose entre la scène et les images. La Cour investie. A une rapidité insolente. Fulgurantes images. Le Bâton est levé, ce bâton que l’on nomme à présent Fenêtre, Porte ou Ouverture, passage obligé, symbole du chemin à gravir. C’est la Fenêtre écho à celles du Mur que Simon Mc Burney aura le talent de faire vivre, d’éclairer ou d’assombrir, de faire trembler ou de laisser se reposer. It’s a Google man utilisant Google Map.

Les images vont se cogner aux  histoires entremêlées. Paf, bang, je mets du sang en image, j’allume les fenêtres, tombe la neige,  j’explose le mur, merde voilà les pierres qui  tombent, c’est un peu facile, mais c’est l’effet escompté. Le monde en image est sur les côtés, les coulisses sont apparentes et les sous-titres très mal placés. Il va falloir jongler: on écoute OU on regarde. Là on ne lit pas, ou alors on lit et c’est dommage, les images s’en vont trop vite. On jongle et à regret on s’habitue. Satan, Woland et sa troupe, les Élites littéraires, Moscou en 1930, le Maitre qui se vend au Diable, l’Amour de Marguerite, Ponce Pilate et le Christ…..

Une allégorie philosophique que cette épopée tragique ou ironique. Épopée qui se balade entre désir de liberté et célébration des Créateurs, où le jour et la nuit chevauchent le Rêve et la Réalité, où le Bien et le Mal se joue l’un de l’autre. Sur le plateau de la Cour, les Péchés des hommes réunis devant nous vont  provoquer la mort innocente d’un Christ décharné…Des peintures classiques et incroyables sur les pierres, le Mur et les flancs. Il y a du Kantor chez Simon McBurney, il y a du Arturo Ui, il y a du Caravage chez lui…

Il est arrivé à faire de ces trois histoires une épopée intemporelle. Pas d’intériorité, pas de sensibilité effleurée. Tout reste extérieur, mais complètement intégré. De choses éparses, il en a fait un tout. Et c’est réussi. Beaucoup de spectaculaire contemporain, mais utilisé avec maitrise, brio et toujours juste.

Des images qui soutiennent et soulignent le propos. McBurney reste hors du temps. Je ne crois pas que ce soit un faiseur malgré ce qu’il annonce. Pas un faiseur en tant que « truqueur », mais faiseur en tant que fabricant, artisan, créateur. Il maitrise et tient les ficelles. Sa grande habileté transforme l’univers classique en un monde actuel et intemporel.

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Le résultat fait qu’il y arrive avec succès. C’est là, l’utilisation de moyens techniques ingénieux,  dans des habitudes qui ne nous sont pas étrangères. Bien sûr, on se souvient de Roméo Castellucci, Thomas Ostermeier ou Guy Cassiers qui sont passés maitres en vidéo… Il a la connaissance de la magie de la technique. Il sait employer ces « artifices » intelligemment, les intégrer après les avoir digérés. On peut parler là d’intégration et non de superposition. Il y a enfin,  dans ce lieu, le TOUT totalement lié. En fait il y a l’osmose entre un texte et ses images.

Merveilleux crucifié, superbes chevaux qui s’envolent. Je garderai longtemps dans ma tête, ces allusions christiques, ces « peintures corporelles » vivantes et imagées. Je garderai longtemps présents, ses mouvements prolongés, ces tentatives horizontales sur scènes qui, subtilement s’envolent sur le mur vers nulle part. L’humain déshumanisé devient picturalisé sur un mur, un Homme en croix de chair et d’os écorché, mais aussi en image sublimée sur la pierre. Je garderai présente en moi cette croix vivante sur le plateau et sur le mur…Images florentines, images Burneysques et sensuelles…images écartelées, ensanglantées…

Simon McBurney recycle nos images et les métamorphose en une ligne droite, jamais cassée. Elles sont leur propre miroir sur des plans différents. C’est le plateau de la Cour dans les airs, c’est les coulisses sur les côtés, c’est le Mur qui se fracasse, ce sont les têtes qui vont tomber, c’est le sang qui éclabousse, c’est l’amour fragmenté. On s’attendait à un effondrement et se sont les pierres qui sont tombées.

Le talent de Simon McBurney réside dans la synthèse des multiples données littéraires de Boulgakov. L' »entité » ne devient qu’une grande  émotion « tragique ». Tatouée sur les pierres, la courbure d’un mouvement, cette intimité humaine dans un lieu si vaste, cette humilité humaine souffrante sous le regard de 2000 personnes, ces corps enlacés…McBurney a fait dans le fracas intime. Cette fresque fut complètement magnifique. Peut-être emportée plus  par la présence visuelle que par les mots criés en violence. Rien n’est artificiel. Rien ne se substitue aux propos. Force et densité se rejoignent dans cette folie meurtrière.

Un salut quand même au Chat perfide incarné, cruel parmi les cruels. Un salut aux Comédiens qui nous racontent cette histoire, salut à McBurney qui a embrassé la Cour pour se l’approprier, salut au décor minimal, à cette Table-Cercueil, à ce Bar ambulant, à ce lit-hôpital, lieu de toutes les analyses.

On pourrait parler de la Compassion, on pourrait parler de perfidie, on pourrait évoquer la haine et la manipulation. On pourrait parler histoire et géopolitique et enfin on pourrait parler de l’histoire réelle de ce Maître et de sa Marguerite!

Et bien ce sera pour plus tard, je ne veux pas effeuiller le propos…..d’autres l’ont fait, d’autres le feront.

Francis Braun, Le Tadorne

Le regard d’un autre Tadorne: Au Festival d’Avignon, l’effondrement.

« Le Maître et Marguerite » par Simon Mc Burney d
ans la Cour d’Honneur du Palais des Papes du 7 au 16 juillet 2012.

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