«Cedric Andrieux» par Jérôme Bel est au Théâtre de la Cité Internationale de Paris du 8 au 23 décembre 2011. Nous avions été touchés par ce solo, totalement atypique, tant sur le fond que sur la forme. Pour Bernard Gaurier, c’était en décembre 2009 à Saint-Nazaire lors de la première . Pour Pascal Bély, six mois plus tard au Festival de Marseille en 2010. Regards croisés…

 Bernard : L’homme arrive sur scène, pose son sac, une bouteille d’eau et se positionne face au public. Il regarde en silence un moment avant de nous adresser un « Bonjour » d’une voix douce, presque intimidée.  « Je m’appelle Cédric Andrieux. Je suis né à Brest. J’ai trente-deux ans. Je suis danseur… ». C’est alors que sur ce grand plateau nu, vide de tout artifice et sans autre support qu’une voix et un corps, commence l’ébauche d’un portrait et d’un parcours de Brest à Paris, à Lyon, avec New York en point culte. De l’enfant frêle qui se rêve en artiste, à qui l’on dit qu’il n’est pas fortiche, mais que ça ne peut pas être mauvais pour son développement personnel, à l’homme artiste, objet de toutes les admirations. La voix est posée, toute douce, presque trop parfois, pour nous faire voyager dans la confidence et  partager ce qu’il y a derrière les sunlights.

Pascal : la douceur de la voix et son arrivée ne sont pas sans me rappeler les apparitions du chorégraphe allemand Raimund Hoghe  sur les scènes du festival Montpellier Danse. Avec son survêtement, Cédric me fait penser à un footballeur du dimanche, tandis qu’avec sa bosse dans le dos, Raimund interpelle notre représentation du corps qui danse.  Ce soir, je sens le dialogue possible entre spectateurs et le danseur. D’autant plus que nous en sommes privés à Marseille depuis un certain temps?

Bernard : L’homme est beau, il se montre dans son fragile, le pouce caresse l’index, le regard bleu s’embrume par instants. Il raconte Brest, l’enfant cabotin volontaire déjà tendu vers le dépassement; Paris, le Conservatoire, le jeune homme du solo gagnant, il nous dit ses doutes, ses envies, ses désirs, ses amours, et puis New York, Merce Cunningham, le désir fou du meilleur. Le studio, les répétitions, les voyages de l’amour, le corps qui souffre pour aller au bord de l’abîme, au bout de ses possibles… D’un doigt, il pointe un angle de la scène vide. Merce, 80 ans, là au coin du studio devant l’ordinateur qui supplée à son corps et guidant de la voix le mouvement imaginé, le corps du danseur, le corps encore et encore, qui donne tout pour arriver à faire vie de ce qui n’est que vision sur logiciel et que le corps du maître ne peut plus montrer. Le corps toujours, Trisha Brown qui fait moins mal à danser. Le corps, cet  «outil » que l’homme nous dit trouver souvent pas assez comme…pas assez grand, la taille pas assez fine? et entre ses mots l’homme danse, il montre comme il a fait ici et là? le danseur est? magnifique.

Pascal : Ce moment du spectacle est douloureux.  Ma voisine rit. Elle ne cesse de rire. C’est une danseuse. Elle rit pour se libérer peut-être d’une souffrance trop contenue. Je suis donc entre elle et Cédric. Il danse Merce, elle rit.  À cet instant précis, je comprends pourquoi je n’aime pas la danse de Merce Cunningham. Elle pousse le danseur jusqu’aux limites du supportable or ce n’est pas la représentation que j’ai de la danse contemporaine. Comme la mère de Cédric, je la conçois démocratique. Au service de l’émancipation, de la libération du corps. Et non prisonnière de son « objet ». D’ailleurs, il faudra attendre qu’il danse Trisha Brown pour que ma voisine soit plus calme.

Bernard : Tout est là, l’homme est là, le danseur est là, les mots sont là, mais, l’émotion ne parvient pas à moi… les images ne viennent pas. Je n’arrive pas à m’approcher de l’homme, il reste des mots…

Pascal: pour l’instant, en apparence, nos histoires ne se croisent pas. Mais qu’importe. J’apprends de lui ; son « book » fait histoire de la danse. Ce soir à Marseille, quelqu’un vient parler aux spectateurs abandonnés par les chorégraphes. Cette vision ne me quitte pas, car sa venue est tout un symbole : alors que Marseille Provence 2013 avance, allons-nous retrouver un lien « affectif » à la danse ? Cédric, c’est un cadeau tombé du ciel. Ce sont nos retrouvailles.

Bernard : Sauf…quand, dans le récit, Jérôme Bel prend pla
ce dans le parcours avec sa pièce « The show must go on » dans laquelle participa Cédric alors qu’il était au Ballet National de Lyon à son retour de New York: « Là je vous montre, j’ai fait ça »? Et là…La force de ce moment m’emporte… Ça y est, il est là l’homme… avec le danseur, sans les mots, avec le regard, ici le corps presque immobile et pourtant…tout danse en lui.

 Pascal: Oui, Bernard. Alors que les projecteurs se braquent sur nous, Cédric nous regarde, nous sourit sur un air de Police (« Every Breath You Tak »), flanqué de son short et de ses baskets. Un frisson parcourt la salle. Me revoilà revenu en 2005 où Jérôme Bel présenta « The show must go on » aux Salins à Martigues. Même scène. Alors que les cris fusaient du public (« ce n’est pas de la danse », « c’est quoi ce machin »), je décidais d’écrire sur la danse, de prendre la parole (quelques mois plus tard, le Tadorne fut crée).

Ce soir,  cinq ans apès, Cédric me regarde, je lui souris. Son corps est libéré, je suis le spectateur émancipé. Pour arriver jusqu’à nous, il a fallu que Cédric croise Merce Cunningham. Car, de ne plus bouger pour nous contempler, est en soi un dépassement.

Bernard : Voilà, 32 années ont traversé la scène, que va-t-il faire demain ? De quoi et de qui aura-t-il le désir ? « Show must go on » c’est ce qu’on souhaite à l’homme avec ou sans l’artiste. Et lui demander, pourquoi pas, de venir dans 10 ans, dans 20 ans, nous redire en corps vieillissant ce qui fait l’Histoire de la danse.

Pascal: qu’il revienne en 2013 ! Pour la Capitale.

Bernard Gaurier- Pascal Bély – www.festivalier.net

« Cédric Andrieux» pièce de Jérôme BEL à été présenté en avant première française au LIFE à Saint Nazaire le 12 décembre 2009. Puis au Festival de Marseille le 1er juillet 2010.

Crédit photo: Herman-Sorgeloos.

 

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