La Tunisie vote demain.

Retour sur un temps fort du dernier Festival d’Avignon, présenté au Festival Sens Interdits ce soir à Lyon.

Ils sont parmi nous, avec nous. Acteurs de la révolution tunisienne dans tous les sens du terme, ils descendent peu à peu, tout en nous observant d’un léger sourire. A chacun son tapis rouge et ses palais. Pour Jalila Baccar, Fadhel Jaïbi et les dix comédiens, ce sera les marches de la salle de Montfavet. Ils descendent lentement pour mieux signifier que le changement est un long processus, qu’il ne peut se résumer dans une formule médiatique («le printemps arabe») déjà dépassée. Le théâtre n’est pas fait de ce temps-là.

Une fois arrivé sur le plateau, le noir et de blanc vont mener une longue bataille pour que le théâtre éclaire les dessous d’un système. Écrit bien avant la révolution, «Yahia Yaïch, Amnésia» met en scène le limogeage d’un despote, où l’économique et le politique ne font qu’un. Comment ne pas songer à Ben Ali et à sa famille ?

Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi voient grand, si l’on en juge par la profondeur de la scène, renforcée par un jeu subtil de lumière qui voit apparaître et disparaître les corps. Car « Amnésia » n’est qu’un théâtre de corps, au croisement de tant d’influences : comment ne pas penser à Pina Bausch quand les chaises valsent et qu’elles structurent la dramaturgie en fonction du jeu et des enjeux? Comment ne pas se souvenir des corps courbés et volants de Joseph Nadj, lui qui sait amplifier le mystère en colorant le corps et la scène d’un noir trouble et fulgurant ? Ici, tout est question de corps : n’est-ce pas son immolation qui a tout déclenché en décembre 2010 ? Ici, tout est question de mots : mais ils sont tous bien pesés. Sous la dictature, la parole est d’or…

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«Amnésia» dévoile peu à peu un système, par apparitions et disparitions successives : les corps sont fantômes, tout à la fois apeurés et insoumis. Le son est de la partie : si le despote est affublé d’un micro, c’est pour mieux entendre ce qu’il a dans la tête. Fascinant. Ici, l’Hôpital est le lieu où la tragédie prend corps, Yahia Yaïch ayant eu la mauvaise idée de mettre le feu à sa bibliothèque. Immolation ratée. Le voici badigeonné de rouge, l’une des rares couleurs à créer de l’espérance…Dans un tel système, bien difficile de distinguer le médecin du policier comme si les corps institués n’avaient qu’une seule fonction : le faire perdurer. La confusion est totale d’autant plus que l’on marche comme si l’on défilait, arme sur l’épaule (quand ce n’est pas un ballet pour balais).
Peu à peu, le système s’emballe sans que l’on ait besoin de créer du fracas sur scène : la parole se libère, à l’image de cette conférence de presse où les questions les plus improbables fusent comme des balles. Peu à peu, ces rats de laboratoire sortent de leur souricière. Les corps se redressent, la scène s’éclaire de nouvelles couleurs (le plastique est décidément fantastique !). Sous les chaises, les pavés. La danse s’orientalise pour occidentaliser le propos : nos despotes sont-ils si éloignés des vôtres ? Car «Amnésia» célèbre l’avènement d’un corps politique qui prend la parole et sa liberté de mouvement. A nous peuple français d’accueillir cette énergie, nous qui avons longtemps fermé les yeux pour préserver cette destination touristique privilégiée.
Mais à observer les bâillements du public et son faible enthousiasme lors du salut final, me reviennent les observations entendues cet hiver : «après la révolution, ils vont déchanter». Mais leur chant pourrait devenir l’hymne de notre révolution : celle de la pensée qui verrait dans tout progrès démocratique, une avancée économique, culturelle, sociale et écologique.
Pascal Bély, Le Tadorne.
« Yahia Yaïch, Amnésia » de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi. Au Festival d’Avignon du 15 au 17 juillet 2011.

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