Il y a des applaudissements qui ne trompent pas tant leur musicalité exprime la joie. Une association de bienfaiteurs est à l’origine de ce moment harmonieux : les dix acteurs choisis par le metteur en scène Argentin Daniel Veronese ont tant de grâce que cela en devient miraculeux.

Après «Espia a una mujer que se mata» vue à Aix en Provence en 2008 et «le développement de la civilisation à venir» acclamée en 2010 au KunstenFestivaldesArts de Bruxelles, je ressens toujours cet engagement à proposer un théâtre de sueurs et de larmes où les mots accompagnent les corps à la dérive. Cette sensualité est une matière brute, apprivoisée par une mise en scène qui flirte souvent avec les happenings du théâtre de boulevard et les effets de travelings cinématographiques.

Ce soir, au Festival d’Automne de Paris, «les enfants se sont endormis» d’après «La Mouette» d’Anton Tchekhov est une oeuvre sans surprise pour ceux qui connaissent Daniel Veronese, mais qui produit toujours le même effet : nous y sommes. Il ne nous lâche jamais.

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Parce qu’au huit clos du décor (dont on a l’impression parfois qu’il s’avance vers nous), Daniel Veronese installe une scénographie du secret : la fenêtre qui donne sur les (im)possibles, les coulisses d’où se trame le drame. Chaque personnage, même absent sur scène, est omniprésent. Cette absence-présence produit un sentiment permanent de flottement qui traverse le jeu de ces dix acteurs exceptionnels. Vous reconnaîtrez sans peine les protagonistes de la pièce d’Anton Tchekhov mais Daniel Veronese les métamorphose en leur faisant porter le poids d’une civilisation du progrès à bout de course. Sur scène, on s’écroule sur le canapé pour se réfugier dans son théâtre intérieur, on siffle pour ordonner faute de savoir communiquer, on tape à la porte sans que l’on ne vous réponde, on aborde son statut comme seul signe d’un positionnement. Daniel Veronese installe le groupe à partir d’un mouvement circulaire et spiralé où les mots sont des balles qui traversent le corps de chacun et créent l’énergie d’un chaos maitrisé qui finit par vous entrainer. Ainsi, nous rions à notre décadence et assistons impuissant à la descente d’un plafond de verre qui écrase le désir sur un parterre de certitudes.

En accentuant la proximité des corps (l’espace de la mise en scène n’est que d’un mètre ou deux !), Daniel Veronese produit une micro société faite de magmas où la vision de chacun n’excède pas la distance entre le «moi» et le «je ».  Rien ne nous étonne à ce que le contexte de Tchekhov se fonde dans le nôtre. Daniel Veronese évoque dans la feuille de salle du Festival, «une façon d’attirer l’histoire vers le présent». Ici, le présent ne trouve plus sa force pour penser un futur d’autant plus que l’enfance de chacun est un refuge et non une embarcation collective. Progressivement, je me détache pour ne pas être emporté.  Daniel Veronese me donne l’espace pour m’affranchir de ce magma comme si la condition de l’artiste (thème central de la pièce), dépendait de l’émancipation du spectateur. Je ne vois, pour l’instant, pas d’autre explication à la particularité de cet article : en effet, je peine à évoquer l’histoire car je suis plongé dans une mise en abyme (une pièce dans la pièce) d’où il me plait d’écrire sur mon bonheur de spectateur.

Pascal Bély, Le Tadorne.

 

A propos d’«Une maison de poupée » d’ Henrik Ibsen publiée en 1879 et adaptée par le metteur en scène argentin Daniel Veronese («le développement de la civilisation à venir») vue au Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles en mai 2010 et présentée au Festival d’Automne en même temps que «les enfants se sont endormis».

 

À l’époque d’Ibsen, Nora (femme considérée comme « simplette » par son mari avocat, Torvald Helmer) est mère de trois enfants. Elle fait un faux en écriture pour trouver l’argent nécessaire à la guérison de son époux. Une fois la tricherie dévoilée, elle doit faire face à la colère de cet homme dont la vision du mariage reste subordonnée à la société bourgeoise. Chez Daniel Veronese, Nora a tout de la femme émancipée : dynamique, jean’s moulant, danseuse à ses heures. Son mari est un ancien avocat qui a fait faillite pour devenir banquier.

Veronese amplifie les contrastes : au décor dépouillé digne d’une maison après le passage des huissiers (incarnée par la frêle silhouette de Christina, une amie dans le dénuement), il oppose les corps gros du mari, du prêteur et de l’amie médecin. La force de la mise en scène est d’accentuer l’étau entre le milieu bancaire qui impose ses valeurs jusque dans le couple et la corruption qui gangrène la société argentine. Le propos politique (à l’exception du désir d’émancipation de Nora) s’efface au profit des dictats de l’économie financière. Le salon devient un espace intermédiaire entre la rue et le bureau à domicile du banquier où circulent les flux d’une économie rigide pilotée par le pouvoir masculin. Daniel Veronese humanise ce que la banque voudrait bien gommer : la fragilité de chacun d’entre eux face à cette économie qui leur enlève leurs capacités à poser des choix. Alors que les femmes se sont émancipées par l’accès au savoir et à l’éducation, qu’elles ne sont plus sous le joug du religieux, qu’adviendra-t-il de leur autonomie alors que le pouvoir économique reste aux mains des hommes ? La dernière scène (que nous ne pouvons divulguer) esquisse une réponse et bouleverse le public jusqu’à ressentir dans la salle une peur collective qui n’annonce rien de bon.

Pascal Bély, Le Tadorne.

 «Les enfants se sont endormis» et « Le développement de la civilisation à venir » par Daniel Veronese au Festival d’Automne de Paris du 21 septembre au 2 octobre 2011.

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