Il entre en scène, vêtu d’un manteau gris. Un bâton de dynamite à la main, il allume la mèche pour se faire éclater. Fini la comédie. Il faut ranger les rires, introspecter l’homme qui se cache derrière le clown. Une déflagration résonne. Il réapparaît avec son nez rouge.  Avec «Anatomie d’un clown», Philippe Goudard s’interroge : pourquoi rien ne marche dans ses numéros ? Doit-on donner du sens à tout?  Avec une mécanique précise, cet enseignant-chercheur en arts du spectacle explore les ressorts du cirque et ceux du théâtre. L’un ne rencontre jamais l’autre malgré leur enchevêtrement. Il s’amuse à distinguer les deux en les incluant dans ses numéros. Les tours ratés servent alors de postulat pour disséquer le clown et poser une frontière poreuse avec son double.

Dans la mise en scène de la vie quotidienne,  le sociologue Erwing Goffman précise que donner vraisemblance au rôle que l’on s’attribue, c’est faire passer l’image que l’on se fait de soi. Une représentation au coeur même de la proposition. Si le clown fait rire, est-il à son image ? Si le public s’amuse, renvoie-t-il l’image que l’on attend de lui?

L’écriture dramatique du jeu clownesque, sur lequel vogue Philippe Goudard nous interroge sur la notion introspective d’un spectacle. Si l’artiste s’inspire de sa propre expérience pour interpréter un rôle, de quoi se nourrit le spectateur ? La réflexion devient vertigineuse. Qui de l’homme ou du clown vient de nous divertir ?

Le public assiste à cette mise à nu du Jeu. L’homme joue, le clown en fait de même. Nul besoin de faire de distinguo, tous deux sont fait de la même matière.  Ainsi prend sens ce cours d’anatomie. Bravo l’artiste !

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Sur une piste de cirque miroir, Mircea Silaghi s’avance. Une boîte musicale entre les mains et des poupées pour acrobates. Il joue et nous emporte dans un flot de paroles. Son accent aux teintes d’Europe de l’Est entraîne notre imaginaire sur le fil des mots. Mircea Silaghi embrase l’écriture du «Funambule» de  Jean Genet qui aurait certainement dit de lui : «Il est beau comme un Dieu»?

Suspendu à ses lèvres, je frissonne lorsqu’il l’imagine sur un fil d’acier, tiré entre deux mats de chapiteau. Il l’écoute glisser ses pieds sur la froide matière, l’écoute rebondir, l’écoute vivre. Les mots de Jean Genet effleurent, caressent, pénètrent dans ma peau. De ce funambule, j’en découvre la vie, voit son corps dans son habit, imagine son sexe ganté. Je vis à titre posthume, cet amour pour l’artiste. De son art, j’en saisis la grâce, l’indéfectible lien qui l’unit à lui, à nous. Mirca Silaghi a cette beauté insolente qui donne chair aux mots de Genet. Il les déclame, joue avec, pour mieux m’attraper. Le reflet de son visage me renvoie la profondeur de la piste de cirque. Plonger dans son regard, c’est faire le choix de tomber dans l’abîme. Une douleur exquise qui parcourt la peau. L’écriture est charnelle, la proposition l’est tout autant.

Du funambule, ne pas détourner les yeux lorsque ce dernier, marchant sur son fil, sautille comme s’il était à même le sol. Du funambule, en regarder la puissance, celle de déjouer la mort. Du funambule, garder en mémoire son existence misérable pour mieux briller sur son fil.

Approchez, Mesdames et Messieurs, laissez-vous porter par ce requiem. Jean Genet avait la force des mots, Mircea Silaghi a la force de l’incarnation.

Laurent Bourbousson – www.festivalier.net

Anatomie d’un clown, avec Philippe Goudard. Théâtre de l’Adresse. Tous les jours à midi jusqu’au 31 juillet.

Le Funambule de Jean Genet. Mise en scène de François Jacob, avec Mircea Silaghi. Une production Franco-Roumaine. Au Collège de la Salle jusqu’au 28 juillet à 9h45.

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