Faut que ça danse! Il est temps d’ouvrir les portes, d’abattre les cloisons, de poser les passerelles. Faut que ça vole! Les musiciens des «Percussions de Strasbourg» arrivent sur scène. Avec leurs instruments sur roulettes, ils occupent tout le plateau. Ils sont prêts à se mettre en mouvement. Sur leurs habits noirs, s’incrustent des motifs brodés de paillettes. Ils sont nos aigles noirs. Lentement, de leurs ailes déployées, ils jouent «Pléiades» de Iannis Xénakis.
Faut s’entendre ! Amateurs de danse, nous sommes nombreux à savoir accueillir la musique contemporaine: elle s’invite dans bien des chorégraphies. Mais ce soir, tout est différent: musiciens et danseurs partagent la scène pour faire dialoguer la musique et le mouvement, pour que la danse  explore une partition musicale d’une étonnante complexité. La «pluridisciplinarité» s’incarne : elle n’est pas un empilement, mais une traversée. Nuance…Le chorégraphe Alban Richard et son ensemble L’Abrupt composé de six danseurs sont nos flûtes traversières. De passer à travers l’orchestre, ils nous traversent. Pour un final totalement jubilatoire.

La première partie pourrait ressembler à un concert classique. Sauf que les musiciens sont déjà en mouvement : à les regarder courir d’un instrument à l’autre, leurs corps accompagnent la partition. La musique s’entend dans cette tension, dans cette urgence, prête à recevoir les danseurs qui finissent par entrer pour créer l’espace de la rencontre. Entre Iannis Xénakis et Alban Richard, les danseurs interprètent une partition commune où le son se prolonge dans la danse et nous revient comme une invitation à l’échange. Alban Richard sait écouter notre rapport à la musique pour nous le restituer: quand notre imaginaire crée la tresse entre musique et corps, quand nous divaguons à l’infini dans une ronde qui n’en finit plus, quand nous élargissons ce qu’il nous est possible d’ouvrir pour accueillir et amplifier le plaisir, quand notre désir prend le pas et dépasse nos entendements!

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Tel des roseaux, les jambes des danseurs plient et ne rompent pas pour créer l’onde de choc vers l’ensemble du corps ; les bras embrassent l’espace pour faire place nette et recevoir le chaos musical de Xénakis. En tendant l’oreille, on les entend compter à tour de rôle (1, 2 et 3) car le moindre faux pas dans la simplicité apparente des mouvements peut causer la fausse note: peu à peu,  le spectateur tapote des pieds comme si le jazz s’invitait dans la danse pour reproduire cette tension entre le corps et la musique. Nous voilà joyeux d’avoir le pouvoir d’explorer la musique à partir d’un langage chorégraphique en apparence immuable, mais qui se métamorphose à mesure du dialogue que nous orchestrons. Le rapport égalitaire posé entre les deux entités par Alban Richard bouleverse: le danseur accorde le corps du musicien, tandis que le musicien désaccorde la rythmique du danseur. Le résultat est troublant : qui est qui ?

«Pléiades» est une oeuvre populaire : elle désacralise la musique contemporaine et nous apprend que le corps est un chaos permanent. Maintenant, cela s’entend.

Quelques notes, trois fois rien?

Pascal Bély, Le Tadorne

« Pléiades » par l'Ensemble l'Abrupt et les Percussions de Strasbourg le 24 juin 2011  dans le cadre du Festival Montpellier Danse. 

Crédit photo: Agathe Poupeney.

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