Qu’allons-nous risquer au théâtre ? C’est probablement l’une des interrogations les plus intimes qu’il soit. Cela va chercher loin tout ça. J’aime le KunstenFestivalDesArts de Bruxelles parce qu’il bouleverse mon désir de théâtre, en me faisant entrer dans un clair-obscur là où je me ressens un peu figé après une saison artistiquement faible dans ma région.

Tout commence par cette Question, au centre de l’oeuvre de René Pollesh. La feuille de salle pose l’enjeu: «Ich schau dir in die augen, gesellschaftlicher verblendungszusammenhang» («je te regarde dans les yeux, lieu d’éblouissement social ! ») est une pièce majeure dans la carrière du metteur en scène berlinois. Aucun doute ne serait donc permis. L’acteur Fabian Hinrichs est seul sur scène et prend soin, dès son arrivée, de démontrer son engagement en finissant en slip. Cette posture provocante ne le quittera pas. Pendant quatre-vingt-dix minutes, il se moque de la relation que nous entretenons avec le théâtre et de notre désir de lien social. Il sidère par son culot et sa façon d’occuper l’espace.  Mais cela ne passe pas : l’hyperactivité de l’acteur ne laisse pas le temps pour comprendre ce qui se joue d’autant plus que la traduction en français est catastrophique. J’observe alors qu’il devrait me parler. Peut-être ce corps turbulent cache-t-il une peur du public que le théâtre de René Pollesh peine à surmonter. La confiance n’y est pas. Obscur.

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Jan Decorte est un autre homme de théâtre, célèbre en Belgique. Lors du Festival d’Avignon en 2005, la rencontre n’avait pas eu lieu avec le public. Six ans plus tard, les Français le retrouvent pour un opéra. Je sais par avance que cet art n’est pas pour moi, qu’il ne m’a jamais «rencontré». Mais avec le Kunsten, j’ai longtemps posé un principe, comme un rituel : ouvrir, accueillir. «The Indian Queen» est donc un opéra d’Henry Purcell qui conte le sort d’une reine indienne, souveraine du Mexique, en guerre contre le héros aztèque Moctezuma. Une « servante » (éblouissante Sigrid Vinks) se tient de côté puis pose un à un des objets sur le devant de la scène avant de les retirer peu à peu pour les confier à l’un des quatre chanteurs.  Ce geste épuré me réconforte : l’histoire m’échappe, mais pas l’Histoire que j’assimile à une  chorégraphie des sens. Elle est un rituel où l’objet symbolique désacralise l’opéra tout en sacralisant la relation amoureuse entre deux amants antagonistes. Elle lui fait perdre sa linéarité pour l’accueillir dans une théâtralité où la musique fait corps avec le coeur (dans tous les sens du terme). Peu à peu, les chanteurs rayonnent comme si Sigrid Vinks leur donnait une puissance de jeu. Alors que la dernière scène s’approche d’une fresque vivante, la couleur du tableau projette vers nous une lumière orangée. Ce théâtre-opéra illumine : la force est en nous pour de nouveau croire aux contes de fées.

À la sortie, direction le métro Botanique, caverne des temps modernes. Il accueille le collectif brésilien de Mariano Pensotti pour «Sometimes I think, I can see you». Quatre écrivains, iMac sur les genoux, sont disposés sur les deux quais, aux deux extrémités. Tandis que le métro quadrille leur papier, des écrans géants retranscrivent leurs observations. Au c?ur du lieu le plus désocialisé qu’il soit, ils créent le dialogue. C’est savoureux, profondément poétique. Alors qu’un enfant vêtu de rouge se fait  remarquer, l’une des écrivaines invite un homme en rouge à « s’approcher de son enfance« . À cet instant, tout s’illumine. Puis s’approche un adolescent habillé d’un short militaire qui fixe  l’écran : «pourquoi portes-tu un tel uniforme en temps de paix alors que tu as un si beau sourire ?». Il répond, de sa voie forte et assumée : « parce que c’est la guerre ». Différentes pépites suivront. Alors qu’une rame de métro arrive sur l’autre quai, j’observe les passagers. Et je vois la pellicule du film de ma caverne d’amis babas…

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À peine sorti, direction le beau théâtre des Brigittines pour une oeuvre inclassable, «Eden Central» de Manah Depauw. Cinq acteurs simulent l’avant Adan et Eve pour nous immerger au coeur de notre animalité. La reconstitution est troublante parce qu’elle rapproche nos cavernes d’aujourd’hui de celle d’antan ! Le corps des acteurs transpire de  toute part jusqu’à créer l’illusion : ils sont nos ancêtres. L’utilisation d’un espace scénique minuscule renforce la dimension tribale et autorise toutes les audaces. Le parti pris de « jouer à » est d’autant plus assumé que c’est excessivement drôle. Mais je ne ressens pas le dialogue créé au métro Botanique avec Mariano Pensotti. A vouloir forcer le trait pour sa démonstration finale, Mana Depauw raconte l’histoire là où nous attendrions un langage chorégraphique capable d’aller chercher dans cette animalité des cavernes ce qui ferait poésie aujourd’hui. C’est de cela qu’il s’agit, le reste n’étant qu’agitation joyeuse pour spectateurs tribu-terre...

Pascal Bély – « Le Tadorne ».

Mariano Pensotti, « Sometimes I think, I can see you », station Botanique, metro de Bruxelles du 13 au 22 mai 2011.
Mana Depauw, ?Eden Central? au Théâtre des Brigittines du 11 au 15 mai 2011.
Jan Decorte, « The Indian Queen » au Kaai Theater du 14 au 16 mai 2011.

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