«Fallait-il aller à Bruxelles?» me demande une amie à mon retour du KunstenFestivalDesArts. Moment d’hésitation. Comme un blanc. Ce qui me semblait une évidence les années précédentes, ne l’est plus aujourd’hui, comme si je ressentais un décalage entre le bouillonnement de la planète et des créations sans relief apparent.

Oui, il fallait s’y rendre même si l’absence de pont a découragé bon nombre de français (je n’ai croisé aucun programmateur de ma région!). Au total, j’ai passé six jours dans la capitale belge pour quatorze propositions (soit la moitié de la programmation). À noter l’augmentation croissante de coproductions européennes : certaines oeuvres sont à l’affiche du Festival d’Automne de Paris et du Festival d’Avignon. Dit autrement, le Kunsten est-il encore indépendant dans ses choix artistiques ?

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Oui,  il fallait s’y rendre, car le Kunsten, en croisant les arts, stimule le positionnement du festivalier. Le documentaire de Sven Augustijnen sur le passé colonial de la Belgique avait autant de force que la performance de Walid Raad sur les chemins de traverse de l’art contemporain. L’opéra d’Henry Purcell par Jan Decorte a enthousiasmé en ouvrant le théâtre vers une discipline peu réceptive à la pluridisciplinarité. La performance de Miet Warlop a évoqué le corps amputé en chorégraphiant les déplacements des spectateurs tandis que Mariano Pensotti convoquait le public dans le métro pour le socialiser à partir de dialogues poétiques. Dit autrement, le Kunsten nous raconte des histoires pour traverser les arts, faire bouger le regard et positionner le spectateur actif. C’est un festival qui stimule d’habitude la transdisciplinarité, mais avec moins de force cette année.

Oui, il fallait s’y rendre, car le Kunsten restitue une certaine vision de l’Europe. Cette année, le tableau a été très noir avec un sentiment d’oppression, d’étouffement comme si le Vieux Continent déclinait inexorablement à force de ne pas réinterroger son modèle démocratique et économique. Il a fallu tout le talent de deux Belges, Fabrice Murgia et Anne-Cécile Vandalem pour, à partir de cette crise,  créer une mise en scène particulièrement inventive. Mais l’Europe n’a pas brillé du côté de ses créateurs. Le Berlinois René Pollesch m’a ennuyé avec son discours infantilisant sur le théâtre ; le chorégraphe Philipp Gehmacher a plombé le public avec sa danse vidée de sa sensibilité (est-il encore nécessaire de conceptualiser à ce point ?), tandis qu’Eszter Salamon a osé nous convoquer au théâtre sans objet théâtral. De son côté, Manah Depauw, en célébrant l’homme des cavernes, s’est dispensée d’un propos pour aller au-delà de l’histoire.  La danse s’est laissé contaminer par l’art contemporain. Au Kunsten, le corps ne nous a pas parlé de la douleur du monde et de ses révolutions (à l’exception notable de la Marocaine Bouchra Ouizguen avec «Madame Plaza» créée au festival Montpellier Danse en 2009).

Oui, il fallait y aller, car le Kunsten reste un festival ouvert au Monde. Toshiki Okada avec deux  propositions (dont l’une vue au dernier festival d’Automne) a de nouveau conquis le public. Pour le reste, deux déceptions : nous n’avons rien compris à la création indienne de Zuleikha et Manish Chaudhari tandis que le collectif mexicain Lagartijas Tiradas al Sol nous a noyé dans des anecdotes des guérillas des années 1960-70.

Oui, il fallait aller à Bruxelles et pourtant. Je m’interroge. Je n’ai pas retrouvé l’impulsion des années précédentes à l’image du lieu qui rassemble spectateurs, professionnels et artistes. Je me souviens encore de l’effervescence qui régnait en 2008 au Beursschouwburg, lieu de partage et d’émulation créative. Cette année, le Kunsten a choisi une école (le Rits) dans une salle qui fait office de cafétéria, aménagée par le plasticien Simon Siegmann. La scénographie n’est pas sans rappeler l’atmosphère low-cost de certains hôtels et autres restaurants en recherche de «branchitude». Je n’y ai rencontré personne. Cet «assèchement» relationnel est inquiétant, car le Kunsten a toujours été un festival du dialogue. N’est-il pas aujourd’hui en voie d’uniformisation ? N’est-il pas temps d’interroger sa vision d’un festival des arts ouvert sur le monde capable de stimuler un projet européen de la culture ?

Rendez-vous en 2012, juste après les élections présidentielles françaises, épiphénomène face aux nombreux bouleversements planétaires qui nous attendent.

Pascal Bély, le Tadorne

Le KunstenFestivaldesArts de Bruxelles du 6 au 28 mai 2011.

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