Drôle de nom pour un gymnase : Gérard Philippe. La tête et les jambes ? Devant cette bâtisse de tôle, le Festival d’Avignon y a apposé une rangée de canisses : l’été contre l’hiver ? Étrange et agréable impression de ressentir la foule des spectateurs pour «un nid pour quoi faire» d’Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde dans ce quartier résidentiel de la cité papale. Acte de résistance alors que la société française ne voit plus très bien où elle va…Je sais ce soir, ce que j’ai besoin d’un nid. Ce que je ne sais pas encore, c’est que le rire fera trembler la tôle de ce théâtre éphémère.

Il faut d’abord s’échapper de la fournaise avignonnaise. La vidéo en fond de décor projette une montée féerique vers la montagne. Le narrateur (appelons le Robinson…) décrit l’ascension. Il y a la musique de Rodolphe Burger, il y a la voix magique, envoûtante, tellement paisible, qui nous embarque, on voudrait être dans la voiture, dans ce paysage si blanc, la neige est partout, les sapins, et toujours ce rythme parole et musique….Je décolle parce que je pressens que je vais prendre de la hauteur. Les mots d’Olivier Cadiot sont autant de mètres gagnés sur la bassesse du vocabulaire politique et médiatique ambiant. Je jubile. Le narrateur aussi, fier de sa Toyota fantastique.

Sa voix est étrange, mais ses mots sont si bien pesés.  Il n’en dira que quelques-uns pendant la pièce qui emballeront le roi qu’il est censé conseiller. Robinson, c’est l’éternel personnage d’Olivier Cadiot qui pense et il pense que l’exil du Roi n’est pas dynamique, enfermé dans attitude régressive. À tel point que Sire va en mourir.

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Laurent Poitrenaux en personne incarne ce roi « bling bling », isolé dans ce chalet, au sous-sol, en exil pour longtemps et qui se pavane devant son écran géant et tactile (l’Ipad est déjà démodé !) dès qu’on lui diffuse un film sur sa splendeur passée. Ah ce roi et sa cour d’incultes et d’incompétents où même le poète en chef vous sert de la poésie en pâté ! Ah ce roi qui s’englue dans une stratégie de reconstruction de son image ! Mais reconnaissons-lui sa belle équipe, métaphore de toutes les névroses de la société française. Au commencement de la journée, il y a ce conseiller en médecine douce qui dit n’importe quoi, mais que l’on croit sur parole tant il sait manier les combinaisons chimiques et fait de l’alerte orange son principe absolu de précaution. Puis il y a un fidèle qui lui lit les nouvelles et Sire voudrait que l’on écoute Brahms dans les étables ! Il y a des recettes de cuisine prodiguées, on écrase les désirs de la société dans des mixers, on met la main à la pâte, on plante nos idées dans le champ du voisin. Robinson  finit par douter de l’existence du Roi…Il assiste a une séance de brainstorming ou l’on imagine logos et images de marque, on étudie des blasons top-modernes, on « blasonne » à tout va…Les mythes sont  détruits (« le Vietnam, Dylan, 68 et Marcuse aux chiottes ! »). « À force de faire l’autruche, on ira droit dans le mur », dit alors Laurent Poitreneaux-parfois cabotin qui pourrait rejoindre sans le vouloir Jean-Quentin Chatelain.

Tous bons à servir la médiacratie la plus lourde quitte à  réduire le statut d’artiste en bouffon sans paroles. « Ce nid pour quoi faire » est une allégorie du système sarkozyste et berlusconien. Chaque tirade nous rapproche un peu plus du vide sidéral d’un pouvoir sans peur et sans reproche. Je ris beaucoup, sans discrétion, mais mon rire est une libération, un cri après trois ans où je peine à trouver les mots pour décrire le processus de déliquescence dans lequel ce pouvoir corrompu et inculte nous conduit. L’écriture d’Olivier Cadiot et la mise en scène de Ludovic Lagarde crée le rythme effréné que nous impose cette pensée politique qui sait si bien manier le paradoxe et les contre sens. Entre tempo inspiré du théâtre de boulevard (mais qu’est devenue la France si ce n’est le pays où l’on met en scène les infidélités, les trahisons, les complots), et des pauses poétiques où la voix du conseiller nous invite à regarder de haut ce que l’on aimerait bien nous faire voir du bas, je suis accueilli, respecté. D’autant plus que dans ce lieu où l’on rentre par le haut, la mise en scène ouvre par les côtés.

Ce nid est une pièce formidable. Rythme accéléré, des moments tendres-vidéo, un récit off tellement sensible, une oeuvre moderne sans être à la mode. L’humour et la rêverie se relaient, Rodolphe Burger nous emmène dans la Neige. C’est une pièce très réaliste, mais moins optimiste que ce qu’elle en a l’air.

Désabusée, pessimiste peut-être…On se sent encore plus manipulé par les autres, on est soumis, on nous organise…on subit, mais on continue toujours même si le Roi meurt.

Lorsque la nuit retombe sur le paysage enneigé, après la gymnastique, la cuisine et le Sauna, la Cour  s’endort, inquieté,  pas tout a fait rassurée, mais bon le Roi se meurt.

Tout d’un coup, après notre endormissement, on se dit que : « Dormir en rond, avec le temps ça donne des plumes!« 

Pascal Bély – Francis Braun – www.festivalier.net 

« Un nid pour quoi faire » d’Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde au Festival d’Avignon du 8 au 18 juillet 2010.

Crédit photo: Christophe Raynaud de Lage

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