C’est Félix le chat qui chipe la flûte du charmeur de serpents pour réconcilier les amoureux.

C’est un vieux clown anglais qui joue avec des bulles de savon.

C’est un scarabée qui fait du vélo dans une assiette.

C’est un gospel interprété par des chiens avec une dresseuse de caniches en justaucorps.

C’est un concert de verres en cristal avec à l’écran une mouche qui fait l’acrobate.

C’est trois boulons et une capsule de Heineken qui font le spectacle sur une boîte à musique.

C’est Camille enceinte qui fait du hula hoop sur scène.

C’était hier, dans un Paris désert pour cause de foot : la cinquième et dernière carte blanche de la chanteuse Camille  à l’auditorium du Louvre avec toujours pour consigne : associer pour le temps d’un ciné-concert, cinéma muet et musiques actuelles. Cette fois le thème choisi était le cirque, et le partenaire Clément Ducol (son acolyte sur la tournée de Music Hole) La soirée fut sans doute moins hilarante qu’en mars où l’on traita de fantômes, mais atteint ?en témoignent mes frissons sur la peau- des sommets de poésie. Car le plaisir ne fut pas cérébral, mais émotionnel. De l’ordre de la première gorgée de bière, de la broutille qui attendrit, du futile qui rend sens à nos vies.
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Pour en être convaincu, il suffit d’écouter Edgar Morin qui déclare dans une récente interview au Monde: « Dans la résistance à la cruauté du monde et à la barbarie humaine, il y a toujours un oui qui anime le non, un oui à la liberté, un oui à la poésie du vivre ».

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À des années lumière de la fragilité des ailes de mouches, des bulles savons et du cristal des verres de Camille ; la puissance et la force d’être soi de Juha Pekka Marsala qui présenta « Scène d’Amour (in cut) » dans le cadre de June Events , le festival de la chorégraphe Carolyn Carlson. Le spectacle est accompagné pour la première fois en live par le groupe de pop The Dø dont Olivia Merilahti, la chanteuse, est d’origine finlandaise tout comme Juha Pekka Marsalo.

Il débute avec la ronde de trois danseurs. Avec rage et brutalité, ils n’ont de cesse de projeter leurs corps sur le sol. Pourtant dès qu’ils le touchent, comme victimes d’électrochocs, ils se raidissent et repartent dans la ronde. Je repense alors à une autre chorégraphe, Julie Nioche pour qui « Toutes ces activités qui ne produisent que de la perte représentent et transpirent tout ce qu’il y a de plus humain en chacun de nous : courir à sa perte*».

En effet, plus tard, en pleine discussion, ils seront atteints d’un syndrome similaire : alors qu’ils échangent avec les autres, l’un d’eux est soudain pris d’une douleur aiguë au niveau du c?ur. Ils s’effondrent puis reprennent tout naturellement part à la discussion. Le coup de foudre ? Ils l’ont pour les trois danseuses qui les accompagnent et revêtent pour un temps leurs chemises trempées de sueur. Parmi elles, la petite fée Sara Orselli, danseuse prodigieuse par son énergie et sa capacité à interpréter. Quand elle entre dans le carré de lumière qui définit la « scène d’amour », on lit dans son visage la gourmandise d’être courtisée et quand elle traverse avec majesté le rideau de perles qui sépare les danseurs des musiciens de The Dø, Sara paraît ne plus toucher le sol, elle glisse littéralement jusqu’à nous.

Le spectacle fini, nous participons à une improvisation collective, buvons du champagne pour fêter les 10 ans du festival et regardons se consumer dans la nuit de fines bougies qui crépitent.

À mille lieux de ceux qui font le monde, de ceux qui perdent et de ceux qui gagnent, je trace un lien invisible entre la fragilité des bulles de savon de Camille et la puissance des danseurs de Juha.

S’éblouir devant presque rien ou ressentir la brutalité d’être soi, tout semble avoir le même but, juste se sentir vivants. Si les danseurs s’effondrent de tout leur poids, ils se relèvent pour reprendre leur place dans la ronde. Dans « Scène d’amour » comme dans la vie, il semble qu’il faille lâcher prise pour éprouver le bonheur d’être soi.

Elsa Gomis – www.festivalier.net

 « En piste ! » de Camille était la 5e et dernière soirée de sa Carte Blanche à l’Auditorium du Louvre le vendredi 11 juin 2010 et « Scène d’amour (in cut) » Juha Pekka Marsalo avec The Dø, était présenté le samedi 5 juin 2010 dans le cadre du festival June Events à La Cartoucherie de Vincennes.

Crédit photo: Maxime Ruiz.

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*Citation extraite du DVD La Sisyphe, Les Sisyphes.

 

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