À sa (re)naissance en 2005, le spectateur Tadorne se cache. Il se protège avec un pseudo, écrit ce qu’il aime et surtout ce qu’il n’aime pas. Cela commence à faire du bruit surtout qu’il ne fait pas toujours dans la nuance. Le Tadorne se met en colère dès qu’on lui impose une parole ou qu’on la lui enlève. Autant dire que dans les années 2005 et 2006, l’accueil au sein des théâtres n’est pas particulièrement chaleureux. Les attachés de presse ne savent plus où le caser et les chargés des relations avec le public sont soient distants, soit amicaux comme s’il incarnait une synthèse, un idéal de spectateur ou un cauchemar.

Acteur de l’internet, le Tadorne cherche comment s’articuler aux intimidantes institutions culturelles. Il se nourrit des processus à partir de la  scène, l’environnement étant beaucoup plus procédurier (billetterie, abonnement, calendrier souvent calé sur les vacances scolaires). Il croule sous l’information (plaquette, newsletter, réseau social, …), mais on ne communique plus avec lui sauf à lui parler derrière une banque ou lui déchirer son billet. Il n’est ni un « public éloigné », ni un professionnel de la culture. Il est donc noyé dans la « masse ». En 2010, quand il entre dans les théâtres, on vient plus facilement vers lui, mais il n’est pas inclus dans le projet. Alors que l’on évoque l’«émancipation» du spectateur lors de colloques ou dans des livres, que notre « citoyenneté » est interpellée à coup d’éditoriaux enflammés des programmateurs, les institutions culturelles restent majoritairement fermées à la démocratie participative.

Pourtant, le Tadorne a tenté quelques expériences. Avec « le blogueur sort de la toile » pour le Festival Faits d’Hiver  à Paris, il est allé à la rencontre des spectateurs avant et après les représentations. Ce fut enrichissant même s’il n’y a jamais eu de retour de la part de l’équipe, car non incluse dans le projet. En 2009, avec le festival « Mens Alors ! », il est missionné pour créer un espace critique participatif avec les spectateurs. Mais sans articulation avec l’équipe et la programmation, le Tadorne s’est senti bien seul sur son banc. En 2009, les Amis du Théâtre Populaire d’Aix en Provence l’invitent à leur Conseil d’Administration pour avoir son regard de spectateur éclairé sur la programmation. Aucune suite. Le Tadorne n’est pas soluble dans les instances « démocratiques » des associations.

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Restent trois expériences stimulantes. La première avec le Théâtre des Salins de Martigues. Sa directrice, Annette Breuil, aime bien le Tadorne. Parce qu’il est un peu chez elle et qu’elle vit avec lui des moments de dialogue sincères et vifs sur ses choix artistiques! Elle a répondu au désir du Tadorne d’animer des débats entre spectateurs, professionnels et artistes. « Y’a des Ho ! Y’a débat  » est né, avec l’engagement de toute une équipe qui voit là l’opportunité d’ouvrir ses liens avec le public. Encore expérimental, le dispositif est reconduit pour la saison 2010- 2011 car il faut permettre à l’équipe de se positionner à partir des processus horizontaux sans pression, ni objectifs de résultats.

La deuxième expérience est avec « Les bancs Publics », lieu d’expérimentations cultuelles à Marseille. Le lien de confiance s’est instauré avec les deux fondateurs (Julie Kretzschmar et Guillaume Quiquerez). Il y a une reconnaissance mutuelle de nos processus de recherche. Ils ont intégré le Tadorne dans le comité de rédaction de leur revue « Esprit de Babel ». Un premier article est publié, d’autres suivront (peut-être à partir d’ateliers d’écritures participatifs …)

La troisième est avec le réseau des professionnels des relations publiques du Languedoc Roussillon. Alexandra Piaumier du festival « Uzès Danse » m’a invité à animer avec elle en avril 2010, un atelier sur la question de l’« horizontalité, communication globale, web 2.0 » (le compte-rendu est ici). Un réseau était donc à l’écoute d’un spectateur né du réseau (et inversement !). C’était le niveau pertinent pour aborder la communication à partir des valeurs (et non de l’outil d’information), pour croiser les expériences autour du lien. Cette écoute était fluide parce qu’elle s’inscrivait dans un espace suffisamment maillé par des processus (mise à distance, remise en question, interrogation transversales, …).

Finalement, est-ce possible d’articuler le positionnement du spectateur Tadorne avec les institutions ? Cela nécessite une équipe de professionnels structurée par des valeurs autour d’une représentation collective du lien envers le spectateur. Il faut en même temps une mise en réseau des publics à partir de projets participatifs artistiques ou d’espaces ouverts de rencontres avec les professionnels (non pas pour échanger seulement sur la programmation, mais pour communiquer sur le lien que nous avons tous avec elle et l’environnement qui l’entoure). Cela implique de mettre sur un pied d’égalité la programmation avec les processus qui l’accompagnent : médiation, expériences participatives, projet d’accueil de l’équipe. Il s’agir de substituer à la liste descendante du générique d’un film,  la vision dynamique de sa production ! Mais cela suppose de passer d’un régime de médiation hiérarchisée à basse température (chasse gardée des experts) à un mode de médiation ouvert et partagé, créateur de haute énergie, à l’articulation de la culture et du lien social !

C’est ainsi que l’on offrira au spectateur, non pas l’image d’un territoire morcelé née de la spécialisation des institutions culturelles, mais une vision des chemins de traverse produits par les réseaux. Le spectateur Tadorne à besoin d’une toile pour opérer ses mues et ses migrations, de portes et de ponts. Il veut bien d’un puzzle  mais inclus dans un vitrail qui, tout en étant protecteur, laisse passer la lumière, réchauffe et cloisonne si c’est seulement pour souder un nouveau contrat social entre spectateurs, artistes et professionnels.

Pascal Bély – www.festivalier.net

 

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