Le théâtre des Doms, « la vitrine sud de la création en Belgique francophone », reçoit deux spectacles de la programmation des Hivernales d’Avignon. Avec chaleur, le responsable du lieu nous accueille, jusqu’à nous offrir thé et café chaud à l’entracte. Ici, en terre belge, l’accueil est gratuit, sans bande sonore de supermarché. Il se trouve que les deuxpropositions sont accueillantes et réchauffe l’ambiance glaciale qui plombe le festival. Tout est donc lié.

Ce soir, Patricia Guannel impressionne, sidère, hypnotise.  « Lespri Kò » de Patrick Servius restera l’un des moments forts du festival. Pendant quarante minutes, elle nous inclut dans le processus si complexe de l’identité, là où tant d’autres (ailleurs) la réduisent à quelques critères d’un autre temps.
Elle est de dos. Elle se coiffe et nous arrivons presque à l’improviste, comme enfant quand nous surprenions notre mère  en train de faire sa « toilette ». Elle replie ses cheveux aériens telle une introspection. Elle est black, belle, généreuse. En fond de scène, nous imaginons une statue recouverte d’un drap gris, tel un fantôme à l’affût. Là voilà qui s’élance, avec sa jolie robe colorée dans un environnement si noir…
À partir de ses mouvements saccadés, elle explore sa danse, ses liens. Elle et nous. Black, blanc. Antilles, métropole. À ce moment précis, nous sommes séparés, à bonne distance et cela me va bien. Autonome, elle s’en va chercher son identité dans la langue de ses ancêtres, ceux-là mêmes que nous opprimions. Elle essaie, s’arrête, reprend. Ce travail demande du temps qu’elle s’octroie, avec détermination et confiance envers le public. Tout semble lui échapper comme si rien ne s’offrait avec facilité. Elle va, vient, recommence, nous sourit pour s’inquiéter plus tard de notre passivité. Peu à peu, sa quête devient la nôtre et finit par nous embarquer. Avec Patricia Guannel, l’identité est une recherche du mouvement, là où l’on voudrait la statufier dans la généalogie. Son jeu impressionne : c’est une actrice qui danse. Rare. Avec elle, l’identité est au croisement du corps et de la parole. Avec elle, s’identifier s’est réapprendre à parler la langue du corps. Magnifique.
Elle finit donc par enlever sa robe pour l’enfiler sur un buste. La voilà européenne, maillot et soutien-gorge. Noir sur noir. Les couleurs sont à distance. Elle tourne autour, s’élance et se perd. Nous perd. La chorégraphie se cherche à l’image d’un pays qui peine à tisser les identités. Dans les dix dernières minutes, la danse l’aliène et nous aliène. Plus souvent à terre, son espace semble subitement réduit. Et l’on voudrait enfermer ce buste normalisant pour redonner à la France ses couleurs. Patrick Servius doit poursuivre sa recherche. Et nous avec.

Après un entracte chaleureux, c’est donc Zachée Ntambwé, alias Cheza, qui range ce buste ! Il nous vient de Belgique. C’est un grand gaillard à la timidité impressionnante. C’est bien plus qu’un danseur hip-hop. Avec « back to the Roots », il est un interprète magnifique qui danse son identité multiple. Avec joie. Car c’est homme est heureux de sa danse au coeur de rythmes blues, afro-krump, house et de musiques traditionnelles congolaises. Né en Belgique, originaire du Congo, il passe par la danse pour travailler ses racines. Il y inclut du texte qu’il tisse à partir de mouvements identitaires qui n’opposent pas l’Europe et l’Afrique, mais  les relient en croisant des histoires singulières pour créer l’histoire commune. Cheza nous invite à assumer notre passé colonial comme une ressource pour nous rencontrer. Sa danse opère la rencontre.
Croyez-le, ce moment est unique, car il vous donne l’énergie de repousser la peur de la différence et d’accueillir la diversité. A croire que la Belgique est le coeur du monde.

Pascal Bély- www.festivalier.net

« Lespri Ko » de Patrick Servius et « Back to the Roots » de Cheza ont été joués les 16 et 17 février 2010 au Théâtre des Doms dans le cadre du festival « Les Hivernales » en Avignon.

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