Comment vous l’écrire? Comment, avec quelques mots, vous rendre compte de ce que William Forsythe nous a fait? Le sait-il? Comment vous expliquer mes douleurs abdominales, mes larmes contenues, mon épuisement physique à l’issue d’«Heterotopia»? Qui peut se douter qu’à l’intérieur du Corum de Montpellier, sur le grand plateau, deux cents spectateurs vivent peut-être l’un des moments les plus exceptionnels de leur vie? Qui sommes-nous à déambuler, à passer d’un espace à l’autre, à nous coucher à terre, à nous asseoir en fond de scène pour observer un, deux ou la totalité de ces seize danseurs d’exception? Que recherchons-nous dans ce premier espace composé de tables métalliques, rassemblées ou disjointes d’où émergent des corps coupés, entiers, tandis que d’autres s’entrelacent en dessous? À quoi pensons-nous lorsque nous changeons d’espace pour découvrir derrière le rideau, un cadre plus habituel, celui d’une scène de théâtre, où les sons d’à côté guident la danse jusqu’à se fondre dans les corps? Avec William Forsythe, l’humanité dans toute sa complexité reprend ses droits : l’homme ne se tient plus droit sur ses pattes, il retrouve sa part d’animalité (ici un mouton, là un cri de corbeau ou le sifflet du moineau). Il crie, éructe, menace, pleure, aime. Il apprend, répète, essaie, recommence. Il joue avec les mots, les vrais, ceux que l’on ne comprend pas rationnellement, mais qu’on entend dans leur aperception primaire. Avec Forsythe, le déconditionnement linguistique, la communication du sens ont une danse.

Je n’ai jamais approché la danse d’aussi près parce qu’«Heterotopia» est un espace résonant, où une partie de notre réalité psychique (mais laquelle ?) aurait trouvé sa traduction corporelle. Tous ces bruits sont notre vacarme intérieur; tous ces mouvements, sont nos articulations disjointes, celles-là mêmes qui nous font souffrir. «Heterotopia» est un espace où notre place habituelle de spectateur disparaît: pour voir, bouger ; pour comprendre un mouvement, l’inclure dans plusieurs systèmes de représentation ; pour éprouver la danse, se désarticuler ; pour en être conscient, laisser l’inconscient submerger ses perceptions.

Il y a un avant et un après «Heterotopia». J’ai fait tout ce chemin de spectateur pour en arriver là, sur la scène du Corum, à me coucher à terre pour les approcher, les ressentir, pour les regarder en face sans jamais baisser les yeux. Peut-on continuer à parler de danse contemporaine après cela ? «Heterotopia» sonne comme le nouveau territoire de la danse post-moderne.

Il faut tout le panache d’un grand festival, toute la vision de son directeur pour avoir osé nous faire vivre un tel déconditionnement. À l’heure où selon le philosophe Bernard Stiegler, les artistes « participent de moins en moins à l’avenir de ce pays » qu’il sache qu’un homme a tenté le tout pour le tout : celui de « réenchanter » la danse.

Pascal Bély- www.festivalier.net

« Heterotopia» de William Forsythe a été joué le 28 juin 2008 dans le cadre du Festival Montpellier Danse.

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