Nous sommes en lien depuis quelques années. Il travaille au Festival d'Automne. On ne s'est jamais rencontré, mais dernièrement, via Facebook, il m'a invité à aller voir Steven Cohen au Centre Pompidou pour sa dernière création, « Golgotha ». Son invitation sincère est accompagnée d'une vidéo d'Arte, filmée lors de l'émission « Tracks » en 2006.

  Lui : « la danse doit quitter les planches pour s'attaquer à la rue ». Pour justifier son corps nu : « l'important n'est pas ce que tu portes, mais ce que tu enlèves ». Il s'autoproclame « monstre juif homosexuel », « pédé, monstrueux, ordinaire ». 

Touché. J'irais. 
Je suis à l'entrée de la salle, assis sur les petits monticules de bois qui accueillent le festival « VidéoDanse 2009». «Inferno» de Roméo Castellucci joué dans la Cour d'honneur du Palais des Papes d’Avignon est projeté en arrière-fond. J'y étais. Pas de son comme si l'image se suffisait à elle-même. On y est. Victoire. La mort sublimée par la société du spectacle. Plus jamais. 
Une heure plus tard. C'est fini. Steven Cohen nous salue de loin puis disparaît à jamais tel un papillon illuminé. Alors que le public quitte « mécaniquement » la salle, je descends les gradins pour me rapprocher de la scène. Comme toute expo du Centre Pompidou, elle a ses secrets pour le spectateur – visiteur. L'homme a tout laissé et nous offre ses « peaux » à notre regard, pour prolonger sa performance. En m'approchant, je prends toute la mesure de l'engagement de cet artiste chorégraphe plasticien sud-africain : objets brisés, chaussures à talons monumentaux, vêtements lourds comme du matériel de guerre, espace de torture. Ici, l'art, est une arme de reconstruction massive. Je fixe la scène comme une pierre tombale. 
Touché. Je reviendrais.
Retour.
La lumière s'éteint. Il apparaît derrière une toile blanche. On ne voit que ses chaussures noires. Peinture vivante pour évoquer la mort. C'est fascinant et inquiétant. Je ressens la perte du proche devenu subitement lointain. Mystère. Le suicide de son frère est à l'origine de « Golgotha », mot issu de l'hébreu, « lieu du crâne, du jugement et de la souffrance où nous faisons l'expérience de l'agonie du sacrifice. C'est notre « ground zéro privé » précise Steven Cohen. À ce moment, je suis au trente-sixième dessous.
Il va ainsi arpenter la scène tout à la fois pieds nus, en tutu, en équilibre précaire sur des chaussures dont un crâne humain sert de semelle. Elles sont l'héroïne d'un film projeté où l'on voit Steven Cohen à New York, près de Wall Street, en costume de trader. Alors que tout se marchande, même la mort, sa marche sur ces crânes est une procession pour commémorer ce que notre civilisation a perdu : une certaine idée du sacré que nous avons sacrifiée sur l'autel de la marchandisation. Ici, la vidéo n'est pas un artifice : elle  documente sur l'époque.
Il revient sur scène, tel un ange de la mort, un revenant, pour réveiller nos consciences, avec fracas, provocations et poésie. Avec son costume de scaphandrier, ses mouvements « queer », ses talons aiguilles pour dessous chics qui transpercent le c?ur des filles, son corps n'est que prolongements pour aller au-delà du biologique. Tout n'est qu'objet de théâtre à l'image de ses chaussures qui, figurines dans un dispositif scénique d'ombres et de lumières, investissent nos imaginaires. La mort, cette héroïne. Après Wall Street, la scène. Magnifique.

Parce que la mort n'est plus ce qu'elle était, écrasée sous le joug de l'économie de marché.
Parce ce qu'il est pédé,  son corps est politique.
Parce ce qu'être pédé, c'est savoir qu'avec le sida,  la mort est politique.
Parce qu'il est pédé, il ose, jusqu'à nous montrer l'agonie d'un prisonnier sur une chaise électrique. Parce qu'il est pédé, il se sait responsable de toutes les morts politiques.
Parce que seule la conscience du  « corps politique »  nous extirpera d'une mort marchandisée, d'une vie où le corps n'est qu'un consommable.
Parce qu'après le fou de Pippo Delbono, c'est le « pédé papillon » qui nous sauvera.
Pascal Bély ? www.festivalier.net
Steven Cohen sera à Montpellier les 7 et 8 avril 2010 dans le cadre de la saison Montpellier Danse.

 

 

 

 

 

 

 

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