Commencer la visite de « Visa pour l'image », c'est d'abord lire l'éditorial de son directeur Jean-François Leroy et s'énerver une fois de plus de son absence de vision sur l'avenir d'une profession en crise. Cette année, il déclare le photojournalisme mort à l'exception de son festival qu'il qualifie « d'incontournable », d'autant plus qu'il montre « le monde réel ». Il ne s'arrête pas là. Il faut une colère pour justifier de tels propos. La couverture médiatique de la mort de Michael Jackson lui offre la possibilité de hiérarchiser le bon et le mauvais journalisme. Comment peut-on inviter à voir le monde avec une vision aussi clivée ? Pendant combien de temps, cette génération de directeurs va-t-elle continuer à plomber la jeunesse (et les autres !) avec une telle approche (il n'y a pas d'autre monde possible que celui que nous avons connu, avec les avantages dont nous avons bénéficié) ?

Incontournable « Visa pour l'image » ? Non, juste complémentaire des « Rencontres Photographiques d'Arles », de « l'été photographique de Lectoure » et de tant d'autres. Car le monde réel n'existe pas, seulement des représentations de celui-ci. À Perpignan, il est triste, ensanglanté, « terrible » comme nous l'entendons régulièrement dans les espaces dédiés au public.  Si vous écoutez les excellents journaux de France Culture et leurs reportages, si vous lisez « Courrier International » et « Le monde 2 »,  alors vous constaterez que Visa reprend les grands sujets, mais il ne crée pas l'actualité d'autant plus qu'il fait largement l'impasse sur la crise écologique, financière et boude le continent européen. L'espace dédié au Web-documentaire (l'un des supports les plus prometteurs) est si peu mis en valeur, que l'on doute du soutien du festival pour ces nouvelles formes d'expression.

Ce n'est donc pas tant l'information que l'on vient y chercher qu'une vision déformée d'un monde en chaos permanent.  Le mythe du reporter en temps de guerre peut répondre à ce désir de transcendance. Mais cette année, il semble ne plus faire recette (voir la série de Massimo Berruti sur le Pakistan qui n'hésite pas à faire l'apologie des thèses révisionnistes sur le 11 septembre). Même les reportages sur la misère sociale aux États-Unis (Brenda Ann Kenneally) ont un goût de déjà vu.  C'est une certaine vision du photojournalisme qui paraît désuète, peu en phase avec le nouveau paradigme de la communication qui réclame de la rencontre, du lien, de la résonance et non plus cette information descendante que le reporter consent à partager.  

Nous avons besoin d'une photographie qui assume sa subjectivité pour oser nous raconter des histoires et le public de « Visa pour l'image » ne s'y trompe pas. Walter Astrada avec « Madagascar ensanglantée » sait capter le drame qui se joue dans les rues d'Antanarivo et s’inclut dans le processus démocratique qui oppose le jeune maire de la capitale Andry Rajoelina au président en place Marc Ravalomanana.  La plus longue file d'attente est pour Callie Shell et sa série de photographies sur Barack Obama. Nous rêvons de ce Président-là parce que la photo sait faire partager une vision politique bien au-delà du continent américain. Quant à Eugène Richards, il réussi à transformer une salle d'exposition en lieu de commémoration pour les soldats américains et leurs familles broyées par la guerre en Irak. Le silence des spectateurs en dit long sur la force de ce travail, d'autant plus qu'Eugène Richards ose une « scénographie » que l'on voit rarement à « Visa pour l'image » qui se contente bien souvent d'aligner les photos les unes à côté des autres.

Viktor Drachev avec « Entre humour et gravité » réussi à faire de sa série de photographies sur les habitants du Bélarus, une galerie de personnages et de climats telle une pièce de théâtre en préparation ! Le public va et vient comme s'il écrivait son carnet de voyages. Jubilatoire. Quant à Ulla Lohmann, « la cité des cendres » nous plonge dans l'enfer de Rabaul, site ne Papouasie-Nouvelle-Guinée, qui vit sous les éruptions permanentes du mont Tavurvur depuis 1994. Elle ne décrit pas, mais elle fait de ces cendres tombées du ciel, un décor de cinéma où le spectateur empathique prend le pas sur le voyeurisme de la catastrophe. Troublant.

Mais c'est peut-être Steve McCurry qui parvient le mieux à s'échapper du cadre restrictif posé par l'éditorial de Jean-François Leroy. Avec son « instant privilégié », il réconcilie la photo artistique et de reportage en se nourrissant des contextes (pêcheurs du Sri Lanka, cimetières de bateaux au Pakistan, ?) qu'il partage en faisant le pari que le ressenti du spectateur est en soi une information.

La sortie de crise du photojournalisme est à chercher vers ces photographes qui ont compris que le reportage devait s'ouvrir à de nouvelles formes d'expression. Car l'enjeu n'est pas tant de nous informer que de nous parler et nous toucher pour finalement nous «peopoliser» !

 

ps: à lire l’excellent article de Louis Mesplé sur Rue89.

Pascal Bély- www.festivalier.net

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