A l’entrée de la salle, on préfère nous avertir : « certaines scènes seront jouées dans l’obscurité la plus totale ». Le principe de précaution s’immisce décidément partout. Aurions-nous peur, même du noir ? C’est fort possible.

Avec la chorégrapheLatifa Laâbissi, nous y voilà immergés dès les vingt premières minutes. « Histoire par celui qui la raconte » remonte le temps, celui où plongés dans l’obscurité des cavernes, nous éructions, nous chassions sans ménagement, à la recherche de la proie facile, mais résistante. Je ne vois rien ou plutôt je ressens tout. Le noir sculpte les corps, les cris les dessinent. Je me sens en totale sécurité, protégé du dehors où bruissent les consommateurs, vraies bêtes de la consommation, affolées par la période des fêtes.  

Soudain, la lumière s’allume. Sur la scène, trône deux micros, une enceinte, dans un décor de  studio d’enregistrement de musique contemporaine, caverne efficace pour étouffer le son. Pris par surprise,  le public rit comme si nous étions les proies d’une  « chasse »  au c?ur d’un théâtre ! Une, puis deux bêtes de scène arrivent (surprenantes Jessica Batut et Latifa Laâbissi) : habillées de peaux d’animaux, en bottes blanches, l’une se la joue contemporaine avec son accent belge incompréhensible (très tendance dans le monde de la danse !), mélange de langage global et d’intonations locales. L’animal est en nous, le poil est de retour et les humeurs sociales avec ! Et lorsqu’un homme apparaît, le manège de nos comportements contemporains se met à danser, à se statufier, à s’écrire symboliquement sur les parois de nos cavernes imaginaires.

Latifa Laâbissi sculpte notre présent à partir d’un récit jubilatoire, entre poésie et théâtralité ! Telle une sociologue, elle redessine le corps social contemporain, mais à partir de notre imaginaire sur la préhistoire. Elle créée le chaos en fredonnant une Marseillaise déconstruite avec l’accent maghrébin, où s’immisce la chronique de nos peurs contemporaines. Notre société reproduirait-elle des cavernes pour y enfermer les « non civilisés » ? D’autres personnages s’invitent, toujours par surprise, mais avec respect et humilité. Elle introduit notre responsabilité collective envers « l’espèce » humaine tout en célébrant le retour d’une sauvagerie ritualisée. Je me sens totalement envahi par l’énergie profondément positive de ce spectacle comme immergé dans un humanisme intégral.

À sa manière, elle pose le changement de civilisation que la crise annonce. Des bêtes sont prêtes à se jeter sur nous. Arrêtons l’angélisme, rouvrons les cavernes et faisons du vacarme.

Pascal Bély – www.festivalier.net


A lire  la chronique de Guy Degeorges sur Un soir ou un Autre.

??????  » Histoire par celui qui la raconte » de Latifa laâbissi  a été joué le 13 décembre 2008 au Centre Georges Pompidou dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.


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