Marseille, samedi 20 décembre. 15h. Dans les rues, la crise de la consommation fait un vacarme d’enfer. Comme je l’avais prévu, j’entre au Théâtre des Bernardines, dans la continuité de mon engagement de spectateur. En préface au spectacle « Séance » de Bruno Meyssat, la philosophe Marie-José Mondzain écrit : « L’image ne produit aucune évidence, aucune vérité et ne peut montrer que ce que produit le regard que l’on porte sur elle. Voir ensemble, ce n’est pas partager une vision, car jamais personne ne verra ce que l’autre voit. On ne partage que ce que l’on ne voit pas. C’est cela l’invisible ». Magnifique.

À partir de ce postulat, Bruno Meyssat nous convie à un théâtre qui « encourage des apparitions » où les événements sont appropriés par celui qui les regarde. Plus d’histoire, mais des « situations ouvertes » qu’il nous invite à restituer le temps d’un dialogue avec lui, pour revoir ensuite un extrait du spectacle enrichi de nos échanges. Beau, magnifique programme pour le spectateur – blogueur qui s’est engagé en 2005 à former son regard pour devenir un spect’acteur. Je ne connais pas le travail de Bruno Meyssat mais j’entends le titre de son spectacle comme un « travail » qui pourrait se poursuivre au-delà de cette journée.

Nous sommes peu dans la salle, essentiellement composée de jeunes. Étrange. « Séance » débute. Quatre comédiens apparaissent dans un décor qui n’est pas sans me rappeler l’atmosphère de François Tanguy ou celle plus récente de Philippe Eustachon et Jambenoix Mollet où j’étais resté au dehors. Je le ressens : si l’espace n’est pas résonant, je ne franchirais pas la porte.

Cela ne tarde pas. Des objets, des rituels, des déplacements, des lumières, des enfermements, des ouvertures : tout me semble codé, échappé d’un scénario improvisé, où le sens a dû émerger d’une étincelle, à un instant précis, dans un contexte donné. L’?uvre a bien du mal à m’atteindre comme si ce théâtre-là m’intimidait, réservé à ceux qui comprennent au-delà du miroir tout en préservant leurs barrières de défense. Ce n’est pas un théâtre fait pour la parole, car il communique peu : il apparaît, disparaît sans que les liens s’opèrent. Espace de la sidération factuelle, il consolide des visions sans pour autant les mettre en mouvement. À mesure que les séquences se révèlent puis s’effacent, j’entends le bruit du dehors et le vacarme des embouteillages. Les lampes du plafond entrent alors dans la danse ; je les suis du regard. Je pars. C’est terminé.

La lumière s’allume. Bruno Meyssat s’assoit sur les marches du gradin, derrière moi, tel un psychanalyste. Les comédiens sont sur scène, face à nous, objets du rêve, du cauchemar. Les questions fusent…sur la technique du spectacle! Je suis entouré d’élèves acteurs qui n’ont strictement rien à dire sur ce qu’ils viennent de voir.  La prof prend des notes. Je bouillonne face à ce dialogue aussi pauvre. Pas un mot sur leur ressenti. Je lance un provocant : « vos questions sont chiantes ». J’ose le tout pour le tout : « je quitte le rituel de Noël pour les vôtres qui m’ont profondément ennuyé ».  J’évoque Pippo Delbono, Joël Pommerat et la dernière scène, plus poétique. « Ce n’est pas la plus intéressante » me rétorque Bruno Meyssat. Fermez le ban !  Une dame m’agresse et me balance ses références picturales et cinématographiques. Cela ne décolle pas. L’escalade se met en place. Meyssat observe et laisse filer. Les acteurs semblent emmurés, à se demander ce qu’ils font là. J’aurais envie de les entendre, hors la présence pesante du metteur en scène. Une jeune femme ose la question : « qu’attendez-vous de nous ? ». Bruno Meyssat s’emmêle, dit trois banalités sur l’importance de la parole du spectateur. Les acteurs se lèvent, installent le décor et rejouent un extrait.

Bruno Meyssat lit Marie-José Mondzain. Il a raison. Cette philosophe est passionnante. Elle conceptualise la place du spectateur, pensé comme un auteur dans sa relation à l’auteur. Mais comment envisager une parole dans un groupe dont je ne connais aucun des membres, dans un contexte où l’?uvre ne « parle » justement pas ? Comment être « auteur » dans un espace où je ne peux « relationner » convenablement (comme à l’école, les uns derrière les autres, cernés de toute part) ? Une parole singulière s’entend dans un collectif contenant, où l’on ne sent pas en danger, où l’on s’éloigne du jugement binaire, « je n’aime, je n’aime pas ». Être « auteur », c’est pouvoir aller au-delà des mots (on aurait pu me demander ce que représentait « l’ennui » pour moi). Marie-José Mondzain ignore-t-elle que la parole, ce n’est pas simplement « dire » ?

Cette « séance » ne change rien : elle est à l’image des « après spectacles », si peu circulaires, organisés par les théâtres en présence des auteurs et du management. On aurait pu imaginer qu’acteurs et metteur en scène inventent un espace, se positionnent dans un « dedans dehors » contenant plutôt que de nous laisser déborder, ici par la recherche de la réponse technique, là par l’étalement du savoir, ailleurs par un ressenti brut. J’y étais sincérement prêt pour pouvoir « approcher » autrement cette ?uvre à partir de mes émotions et des réflexions du collectif. 

La parole, sans espace démocratique, sans positionnement de l’écoutant, n’est qu’une « matière » volatile au service d’un concept, rarement d’une créativité.

 

Pascal Bély – www.festivalier.net

?????? « Séance » de Bruno Meyssat a été joué le 20 décembre 2008 au Théâtre des Bernardines de Marseille.

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