Deux chroniques sur une même oeuvre: l’une écrite lors du Festival d’Avignon en 2006, l’autre du Théâtre des Bouffes du Nord à Paris en juin 2007.

Il y a des moments dans une vie où l'on est fier de clamer : « J'y étais ». C'est la dernière journée du Festival, autant dire que le corps commence à lâcher, les jambes et la tête se font lourdes. Il fait 39° et le ciel me plombe alors que je marche vers l'Église des Célestins. « Paso Doble » du peintre espagnol Miquel Barcelò et du chorégraphe Josef Nadj est l'un des événements majeurs de la 60e édition du Festival d'Avignon.
La scène est faite d'un mur d'argile rouge, celle de Kanizza, ville natale de Nadj. À travers ce dispositif, le peintre accueille le chorégraphe pour qu'il «entre dans le tableau». Derrière ce mur, nos deux hommes en costume noir commencent à frapper. Le mur se transforme lentement comme une terre au printemps, retournée par des végétaux à la recherche du soleil.

En repassant devant, nos deux hommes provoquent le chaos : avec les outils d'un jardinier céleste, il modifient le sol, le mur. Une musique sourde accompagne le travail : quand l'un soulève la terre comme s'il y avait la guerre, l'autre dessine de jolis traits comme au temps des cavernes. Deux hommes, deux époques, trois mouvements : le spectateur s'éblouit devant la métamorphose de l'?uvre. Le contraste entre la terre blanche et l'argile rouge, entre le sol et la terre, entre le terroir et les racines est éblouissant.
Petit à petit, le peintre et le chorégraphe jouent à se transformer : chacun pose sur l’autre une poterie en argile. En s'effondrant sur les visages, elles deviennent masque. Ils sont la création. C’est alors que le mur d'argile est une fresque vivante, habitée par des créatures venues tout droit de l'inconscient de l'adulte, de l'imaginaire de l'enfant, de la folie créative de l'homme.

Mais le peintre ne peut pas abandonner son statut : il dépose le masque, reprend les armes et transforme le chorégraphe en objet de sa création. C'est alors que le peintre fait du corps sa toile ; le chorégraphe ne bouge plus ; nous le distinguons à peine. J'ai peur pour lui, de le voir disparaître. Il est la toile.
Le peintre, tel un toréro, envoie ses piques. Avec un pistolet, il recouvre la fresque d'une peinture blanche : l'?uvre est immortalisé le temps de quelques minutes. Mais le peintre n'oublie pas sa promesse faite au chorégraphe d'entrer dans le tableau. Il faut préparer ce passage d'un monde à l'autre, de la vie vers la mort (l'?uvre est détruite après la performance). C'est alors que le corps reprend ses droits et la danse se fait mouvement, pinceau du peintre.
La musique élève l'?uvre et les deux hommes, ensemble, traversent le mur. Le temps d'un instant suspendu, l'Église des Celestins devient le temple de la création. La fresque est offerte au public d’Avignon.
Pour la première fois de ma vie, un chorégraphe et un peintre m'ont offert l'impensable : une peinture peut se traverser. Mon regard en a aujourd'hui le pouvoir.
Pascal Bély.
Festival d’Avignon 2006.

De retour du Théâtre des Bouffes du Nord, je me demande ce que je viens de voir ?Performance?…Argileuse ? ?J'avoue que ce n'est pas évident, tant ce que nous venons de voir est unique. Unique au sens où la « scénographie – sculpture » créée par Miquel Barceló et Josej Nadj est différente chaque soir. Unique aussi par le choix de cette mise en scène qui ne ressemble à rien de connu. Ai-je ce sentiment parce que j'ai assisté à une ?uvre réalisée sous mes yeux par deux « géants » de la scène artistique mondiale ? Je m'interroge. C'est vrai après tout. Est-ce que Paso Doble m'aurait autant plu s'il avait été interprété par deux parfaits inconnus ?
Oui, parce que le sens est partout. Colonisation d'une terre vierge, naissance, retour à la terre, découverte de l'altérité, négation de l'autre, parabole de l'acte créateur? Il y a tant à y voir, tant de sens à y trouver que j'aurais été sensible à ce Paso Doble s'il avait été interprété par deux inconnus.
Et pourtant. Le tandem fonctionne si bien. Le sourire narquois de Barceló quand il se présente couvert de terre aux spectateurs. Le sérieux de Nadj. Sa solennité.
Non, ces deux artistes sont bien géniaux. Au sens de génies. Surtout, leur duo est fécond.
Comme quoi le meilleur de l'art vivant est décidémen
t toujours dans la rencontre des disciplines! Voir même, dans la rencontre entre spectateurs et artistes. Puisqu'à la fin du spectacle, descendus de tous les balcons du Théâtre, les gens sont venus sur scène, pour toucher la terre, l'emporter, la photographier.
Les deux compères terreux, les deux terriens terreux, ne se sont pas enfouis dans les coulisses. Ils ont souri. Et, à son tour, Miquel Barceló les a photographiés.
Je retente une définition en deux mots. Echange. Magique.

Elsa Gomis – Paris.
Juin 2007.
 

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