Comment se remettre du voyage au long cours des «Éphémères » de Mnouchkine proposé hier par le Festival d’Avignon ? Par un curieux hasard de la programmation, « Le silence des communistes » dans une mise en espace de Jean-Pierre Vincent poursuit le travail entamé la veille ! Quelle oeuvre ! Emu jusqu’aux larmes (encore?), je me lève pour applaudir ce trio d’acteurs exceptionnels (Gilles David, Melania Giglio, Charlie Nelson) en étant conscient d’avoir assisté à un moment inoubliable du festival, mais aussi d’avoir vécu un tournant dans ma vie d’homme de gauche.
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« Le silence des communistes » est un ensemble de lettres échangées entre des militants de la gauche italienne. L’un d’entre eux, Vittorio Foa, interroge deux de ses camarades sur leur silence à propos de la disparition de leur parti et plus généralement sur l’époque où le PCI est une force politique incontournable en Italie. Rien n’est esquivé, mais tout est posé avec panache, respect et sincérité. Gilles David incarne Vittorio Foa avec la puissance qui sied à ce personnage. Il est pour l’instant seul et se tient dans un coin, assis à une table de bistrot. Il se lève pour venir au centre de la scène, quasiment dans l’ombre pour nous fixer dans les yeux. Dans ce déplacement a priori anodin, Vincent interpelle avec délicatesse le public, comme pour l’inclure dans ce questionnement et l’interroger lui aussi sur la disparition du PC en France et sur la faiblesse de la gauche en général. Tout au long de la représentation, ces aller-retour entre les extrémités de la scène et son coeur se poursuivront pour maintenir magistralement ce « pas de côté » qui nous autorise à lire l’avenir de la gauche française à partir de la situation italienne. L’Europe est vivante, Vincent la met en mouvement.
L’arrivée de Melania Giglio dans le rôle de Miriam Mafai apporte les premières réponses. Elle interroge tout autant la doctrine passée du Parti que son rôle dans le déclin. Son engagement féministe transparaît et l’on sent chez cette femme une détermination à persévérer, à reconstruire la gauche sur d’autres bases. Elle entend, comprend les changements induits par la globalisation. Loin de la rejeter, elle intègre la nouvelle donne pour définir un nouveau paradigme. Sa voix, son corps, ses gestes traduisent ce changement. Je ressens la force de cette quête de sens. À l’issue de sa réponse, elle s’assoit, dos au public, lettres à la main, pour écouter le dernier protagoniste de cette épopée intellectuelle.
Charlie Nelson arrive et campe avec discrétion le personnage d’Alfredo Reichlin. Il ouvre le questionnement, pose de nouveaux enjeux avec la grâce d’un félin. On sent qu’il commence à tisser la toile entre ces trois personnages allant de l’un vers l’autre à l’image d’une maïeutique.
C’est à ce moment précis que Gilles David reprend la main, reformule, énonce les problématiques (ouvertes, questionnantes, complexes, incertaines, créatives, …).

La gauche renaît, là, sous mes yeux, au Festival d’Avignon. Je suis loin du sectarisme du Parti Socialiste, je ressens la pensée du sociologue et philosophe Edgar Morin, j’entends les termes posés par Ségolène Royal et François Bayrou. J’en tremble tant j’éprouve l’impérieuse nécessité de poursuivre leur débat (qu’ils jouent en dix secondes et provoquent le grand éclat de rire final du public !). La force de la mise en scène c’est de l’avoir inscrite dans cette salle (à Champfleury, où la déco est en phase avec l’ambiance d’une cellule du parti !), à distance du centre-ville comme pour mieux métaphoriser l’urgence de prendre du recul suite à la victoire de Sarkosy. C’est aussi d’avoir positionné le théâtre comme médiant entre les politiques et nous-mêmes, pour mieux signifier que sans la culture, les penseurs et les chercheurs, la refondation de la gauche est impossible. Jean-Pierre Vincent est donc passé à l’acte. Avec brio, justesse et talent. Que ces quelques mots puissent le remercier.
Il y a décidément des silences qui en disent long…

Pascal Bély.
www.festivalier.net

 « Le silence des communistes » mis en espace par Jean-Pierre Vincent a été joué le 15 juillet 2007 dans le cadre du Festival d’Avignon.

Crédit photo: © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon.

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