Le 6 mai 2012, une des chapes de plomb s’est effondrée. Elle a pesé sur la conscience collective jusqu’à faire échouer toute dynamique de changement durable. Au cours de ces cinq dernières années, tout a été dicté du haut vers le bas, positionnant les enjeux humains à la périphérie quand ce n’est pas au centre pour les réduire à un dogme raciste d’État. Ce soir, cinq jours après, «l’air semble plus léger» d’autant plus que ce sont mes retrouvailles avec la metteuse en scène palermitaine Emma Dante. Elle nous propose «La Trilogia degli occhiali» (La trilogie des lunettes), succession de trois petites pièces qui, mises bout à bout, forment un poème théâtral qui nourrit notre vision universelle de l’humain. Au-delà des frontières, Emma Dante vient peu à peu interpeller nos utopies, nos chemins pas tout à fait tracés et nos folies créatives et mortifères.

Dans «Acquasanta», O’Spicchiato (Carmine Maringo) est un bateau ivre sur mer agitée. Les engrenages dépendent de ses déplacements sur la scène. Les ancres par des cordes sont attachées à ses mollets et pendent du plafond. Un monde à l’envers, comme si nous marchions sur la tête ! Il évoque sa vie de mousse jusqu’au moment fatidique où le capitaine ne veut plus de lui. Son corps est bateau, ses utopies sont brume, et ses mots sont autant de SOS qui s’égarent dans l’immensité de la mer. Détaché, fatigué, mais léger, je n’écoute pas toujours Carmine. Il bouge, mais peine à créer un mouvement qui m’entrainerait dans son bateau fantôme. Il se fond dans les engrenages comme s’il y avait chez Emma Dante, la nostalgie d’un certain rapport de l’homme à la machine qui prend le pas sur son émancipation.  Je décroche littéralement pour larguer mes amarres.

«Regarde 
Quelque chose a changé.
L’air semble plus léger.
C’est indéfinissable.»

La deuxième oeuvre («ll Castello della  Ziza») me remet les pieds sur terre. Avec le corps comme unique langage, il n’y a quasiment plus de texte. Deux infirmières bigotes prennent soin de Nicola, un enfant attardé. À la place des ancres du premier épisode, tels des pompons de manège, pendent des croix avec lesquelles elles s’amusent. La foi est une foire d’empoigne et de jeux de loteries pour réveiller Nicola qui semble statufié à jamais dans sa maladie. Emma Dante signe là une mise en scène exceptionnelle: elle déploie toute l’énergie du théâtre pour (r)éveiller Nicola et nous immerger dans son imaginaire. Les mouvements des corps déterrent pour ranimer les âmes torturées par un soin tout-puissant et mortifère. Le désir reprend ses droits, magnifiquement interprété par Onofrio Zummo, qui du «fou à lier», nous lie à sa folie de vivre. Il parvient à transmettre l’extase, celle que l’on peut ressentir quand l’art sidère et (dé)joue nos défenses. Je tangue littéralement, happé par cette scène métamorphosée en bateau ivre. Après la déraison vient l’art déraisonnable d’Emma Dante.

«Regarde 
Plantée dans la grisaille,
Par-delà les murailles,
C’est la fête retrouvée

«Ballarini» signe la fin de l’épopée. Deux vieillards dansent, entre prises de médicaments et essoufflements dus à l’envie incontrôlée de s’envoyer en l’air. On croirait Nicola et O’Spicchiato enlacés coûte que coûte, contre vents et marrées. Ils s’endorment en dansant, c’est pour dire à quel point leur foi dans la solidité de leur union est inébranlable. Ici, le corps peut tout supporter. Et quand les deux acteurs (magnifiques Manuela Lo Sicco et Sabino Civilleri) dansent à reculons, c’est pour refaire le chemin inverse : les voici se métamorphosant peu à peu en jeunes parents, jeunes amoureux, jeunes libertins. Au-delà des corps, leur positionnement n’a jamais varié: éviter les pièges du consensus mou, s’émanciper des règles pour se mettre en mouvement, s’ancrer pour mieux libérer leurs amarres. Leur danse déjantée déjoue le temps, même celui imposé par une montre-bracelet qu’ils peinent à contrôler! Tout va si vite, tout tangue et je m’extase: le théâtre me rend fou d’amour.

«Regarde 
Moins chagrins, moins voûtés,
Tous, ils semblent danser
Leur vie recommencée». (Barbara – « Regarde » – Pantin, 1981)

Pascal Bély, Le Tadorne

«La Trilogia degli occhiali» d’Emma Dante à la Criée de Marseille du 8 au 12 mai 2012.

Emma Dante sur le Tadorne: « Emma Dante, à la vie, à la mort« .

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