Je n’ai strictement rien compris. Mais j’ai beaucoup ressenti. Je n’ai rien vu, mais peut-être ai-je vu l’essentiel?Je n’ai rien entendu, mais j’ai écouté. «Até» de et par Alain Béhar me laisse désarmé : j’ignore où m’a emmené cet ovni théâtral, mais qu’importe. J’ai fait une découverte. Comment évoquer ce spectacle où tout est si déconstruit que je peine à trouver un fil conducteur pour écrire? À plusieurs reprises, j’ai tenté de m’échapper (comme il m’arrive fréquemment de le faire lorsque le propos artistique m’éloigne) : concentration sur mon emploi du temps de la semaine à venir, fixation sur une partie de mon corps, cachoteries avec le voisin. Mais rien n’y fait. Mes habituelles barrières de défense n’ont pas fonctionné. La scène a toujours fini par me rattraper. Même le temps me paraissait long. Pourtant, la pièce a filé à toute vitesse. «Até» a dépassé l’entendement.

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Trois espaces virtuels sont retransmis sur écran vidéo: un jeune homme, seul chez lui, vit ses émotions par ordinateur interposé tandis que deux créatures: l’une sur Second Life, l’autre je ne sais où- s’immiscent dans le rêve éveillé. Ailleurs, mais tout près, une fête entre amis le soir du 31 décembre. D’une année à l’autre. Du temps contrôlé au futur qui surgit. Il y a un drôle de pianiste: il crée le fond musical qui permet aux mots de se fondre dans le chaos ambiant. Ici, la musique est filaire.  Il y a une femme (aux apparences trompeuses, elle se révèle peu à peu impossible à qualifier). Il y a un homme: pantalon en velours puis cul à l’air. Il y a l‘abbé, que j’imagine bien sur un char de la gay pride. Et puis, le champagne et des tables (en bas, en haut)! Subrepticement, des ballons gonflent, telle l’écume qui propage des bulles de sens, pour envahir la scène, resserrer  les liens et métamorphoser l’espace. Peu à peu, les mouvements des corps sont entravés pris dans un flot de paroles; ils ne se taisent jamais et leur poésie provoque des relations magnétiques. Les acteurs sont à la fois comédiens, scénographes, décorateurs, dialoguistes, chorégraphes, techniciens.  Ils incarnent l’autre réalité, celle où le temps chronomètre se fond dans le temps psychique. Étourdissant. C’est cette réalité que nous construisons au quotidien entre texto, avatar, réseau social, tweet tweet et…toi, nous, eux. De la chair dans du virtuel, des solitudes entrainées dans le grand raout communautaire de l’internet. Où le verbe charrie le désir, où les corps entrent par effraction dans la raison pour reprendre le contrôle de nos pulsions aujourd’hui normées.

On n’y comprend plus rien : ils croulent sous les mots qui déboulent et s’écrasent au pied de leur solitude. «Até» m’a propulsé dans un ailleurs où pour une fois la vidéo n’est pas un artifice de metteur en scène branchouille, mais bien un espace psychique en soi, où l’acteur est plus vrai que nature. Peu à peu, le plateau se révèle être un nouvel espace dans lequel le processus d’individuation (celui où l’homme est à la fois individu et membre de la collectivité, où son identité propre lui permet d’être à l’aise et plus libre dans la société) se joue entre réel et virtuel. Entre rêve et réalité, une conscience collective émerge et interroge les valeurs.

Ici, le théâtre a repris le pouvoir. Il nous devance et nous courrons après lui. Le spectateur ne contrôle plus rien. Impuissant à englober le tout, il fait son théâtre.

Pascal Bély, Le Tadorne

« Até » d’Alain Béhar au Théâtre des Bernardines de Marseille du 26 au31 janvier 2012.

Du 7 au 10 février 2012 au Théâtre Garonne de Toulouse.

Crédit photo: Mathieu Lorry-Dupuy.

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