En changeant de nom, le Festival de Marseille affirme cette année quelques partis pris : « Festival de danse et des arts multiples de Marseille ». Cette dernière appellation laisse songeur mais trouve sa traduction dans le spectacle «J’ai des milliers de gestes» par « Piano et compagnie ». Une pianiste (Nathalie Négro), un violoniste (Jean-Christophe Selmi), un slameur (Fréderic Nevchéhirlian), un vidéaste (Patrick Laffont), un compositeur (Olivier Stalla), François Combémorel (au marimba), tous marseillais ( !), nous proposent un « ciné-concert » éclectique, hypnotique et poétique.

Tout commence par une vidéo prise depuis le port de Sofia. Une vieille dame regarde la mer, apparaît puis disparaît. Cette symbolique du destin plonge le spectateur dans un ailleurs où la musique est un espace de projection, où nos ressentis, telle une boule de flipper, se cognent aux quatre coins de cette scénographie déroutante. Car, à qui, à quoi s’accrocher, s’arrimer alors que cette épopée musicale fait l’éloge de l’immobilité, de la lenteur, avec des musiciens « éléments » d’un décor, qu’un mur vidéo amovible dévoile, cache, comme des fantômes. Rarement une scène ne m’est apparue aussi sensuelle, à l’image d’une peau que l’on effleure avec la vidéo, que l’on caresse avec le piano et que l’on mord avec les mots.

On se laisse aller à la mélancolie, à contempler ce désordre bien ordonné quand ils improvisent, tapent sur les cloisons, détournent leurs instruments. Ici, les artistes ne nous regardent pas : de biais ou de dos, ils sont entre eux. La scène n’est ni frontale, ni bifrontale. Sa forme naît de notre imaginaire. Les textes d’Éric Vuillard et ceux de Frédéric Nevchéhirlian en dessinent les contours incertains dans un écho qui finit par nous habiter. La musique de Steve Reich, de Terry Riley et Arvo Pärt s’incarnent dans des instruments qui font corps avec le musicien.

Ici, le corps ne danse pas : il est surface de divagation et la vidéo s’y projette comme un tatouage amovible. À fleur de peau, la musique et la poésie laissent des traces par l’image subtile de Patrick Laffont. Le danseur n’est pas loin. Serait-il caché derrière un pan du décor ?

Et le temps poétique fait son oeuvre. À quelques minutes de la fin, une forme m’apparaît : ils sont les mécaniciens «fous» du piano monumental du metteur en scène et compositeur iconoclaste Heiner Goebbels. Cette installation, présentée au dernier festival d’Avignon, avait beaucoup troublé par sa mécanique musicale qui dégageait une émouvante poésie.

Et l’on se prend à rêver que ce collectif envahisse les machineries et les horlogeries de nos sociétés à bout de souffle pour nous aider à remettre l’humain au centre. Car, jusqu’à preuve du contraire, le corps ne sera jamais transparent et la musique n’est pas destinée à être seulement téléchargée.

Pascal Bély

www.festivalier.net

« J’ai des milliers de gestes » par « Piano et Compagnie » a été présenté le 29 juin 2009 dans le cadre du Festival de Marseille.

Crédit photo : © Agnes Mellon

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