Qu’écrire sur cette oeuvre chorégraphique non identifiée que même Télérama est incapable d’entendre et de voir par paresse et démagogie? Elle résiste à toutes les classifications. Est-ce de la danse, du théâtre ? Mais à quoi peut bien servir cette question aujourd’hui ?

Elle ne fait référence à aucun courant des arts de la scène. On n’y danse pas au sens strict du terme, mais on y célèbre le mouvement. Nuance. Elle fait parfois tousser le public du Corum de Montpellier (à croire qu’une épidémie de tuberculose s’est abattue sur la ville), provoque des passages à l’acte (au Théâtre de la Ville à Paris, certains spectateurs sont montés sur scène), rend la critique incompétente (la Voix du Nord, Nord Eclair), clive le public à partir d’un débat impossible (car de quoi, de qui parle-t-on ?). « Turba » de Maguy Marin est donc dans un « ailleurs » qui bouleverse la place et le rôle du spectateur et nous oblige, avec radicalité dirons certains, à nous déplacer.

Cette oeuvre propose un espace, mais ne fait rien à notre place. C’est à nous de construire notre chemin entre des extraits de « la nature des choses » du poète – philosophe Lucrèce  et une scène, elle-même délimitée par des acteurs – spectateurs, métaphore du cimetière de nos certitudes et du chaos naissant. Le poète René Char écrivait : « De quoi souffres-tu ? De l’irréel intact dans le réel dévasté ». Aujourd’hui, notre réel est dévasté et Maguy Marin nous propose sa révolution poétique, faite de pluralité culturelle, linguistique, et de grande mobilité à l’heure où certains s’imaginent encore un monde constitué de murs infranchissables.

Ici, la collectivité poétique pense l’action politique.  « Turba » n’est donc pas un spectacle de divertissement, mais une oeuvre de civilisation. Elle « civilise » le spectateur en ces temps de perte des valeurs, d’incommunicabilité, de refus de la diversité comme levier du changement. Elle ne nous apprend rien, mais nous rend l’essentiel.  Cette oeuvre est sur scène, mais elle pourrait être ailleurs (dans nos rêves alors que nous rêvons de maman, des frères et soeurs ; en plein désert alors que nous hallucinons). Elle est sur scène, nous  sommes ailleurs, mais nous donnons. Nous donnons de notre imaginaire pour communiquer avec les acteurs, pour chorégraphier les corps à mesure qu’ils s’avancent vers nous, pour créer la musique des mots en nous appuyant sur nos ressources poétiques.

« Turba » peut nous redonner confiance en nos capacités à lâcher prise. Ce théâtre-là s’inscrit dans la durée (elle dépasse le cadre horaire de la représentation). Intuitivement, nous ressentons qu’il se passe quelque chose d’essentiel sur scène, mais il nous faudra du temps, de la distance, pour repérer  cet événement.

« Turba » est à l’image d’un frémissement démocratique : alors que l’on croyait que tout était fini, le théâtre est là pour nous encourager à retrouver dans le passé ce qui pourrait nous aider à  réinventer le monde.

Pascal Bély – Le Tadorne

« Turba » de Maguy Marin et Denis Mariotte a été joué le 12 mars 2009 au Corum de Montpellier dans le cadre de la saison de « Montpellier Danse ».

 

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