Une tortue piégée, caméra vidéo sur le dos, essaye de s’échapper d’un enclos en plexiglas. L’image projetée sur grand écran a la qualité d’une émission de télé-réalité. Soudain, une jeune fille, à moitié nue, tête en bas, se cogne contre l’image pour tenter d’y entrer. Les premiers rires d’énervement montent du public alors que je m’émeus de la solitude de cette femme. Deux hommes arrivent, et posent des poules sur scène et sur son corps. Déboussolées d’être là (comme nous), elles cherchent où aller. Ils utilisent leurs ailes pour s’y cacher et faire l’autruche. La première denrée alimentaire, le lait, est répandu sur le plateau comme pour délimiter le territoire de la mondialisation. À trois, ils replantent sur du terreau des légumes déjà coupés, métaphore de l’absurdité d’une planète qui épuise ses ressources. Je décide d’entrer dans cet univers foutraque, pour y rencontrer ces trois comédiens aux gestes désarticulés, perdus dans ce nouveau monde. file-garcia-mefiance-3798-W.jpg

Bienvenue dans la deuxième création de Rodigo Garcia, « Approche de l’idée de méfiance » présentée au Cloître des Célestins. Mais l’intimité a des limites. Très vite, le discours anti-européen refait surface, les accusations contre ses citoyens reviennent comme une rengaine (« nous sommes aisés ; comment pourrions-nous aider les peuples dans le besoin ? »). Ses approches binaires de l’état du monde se répètent et je ressens le mépris de Garcia à l’égard des spectateurs « compromis ». Cette façon verticale d’interpeller, culpabilisante, rend le public quasiment muet à la fin du spectacle. Pour ma part, je finis par n’éprouver qu’une distance polie et le dernier tableau où le trio patine dans le miel (qui n’est pas sans rappeler « Quando l’uomo principale è una donna» de Jan Fabre où danse dans de l’huile d’olive une femme nue) les conduit sur la pente glissante de l’imposture.

À la sortie, je tente un dialogue (impossible) avec certaines spectatrices qui trouvent chez Garcia de quoi conforter leur vote contre la constitution européenne de 2005. La discussion tourne en rond. Le clivage n’est plus entre la droite et la gauche, mais entre une conception ouverte de l’Europe dans la mondialisation et une approche fermée, verticale, repliée sur des dogmes usés. Garcia joue sur ce clivage : il croisera toujours un public paresseux pour gober ce prêt à penser.

Pascal Bély
www.festivalier.net

« Approche de l’idée de méfiance » de Rodrigo Garcia a été joué le mercredi 25 juillet 2007 dans le cadre du Festival d’Avignon.

Crédit photo: © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

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