"Le spectateur doit payer non pas pour consommer quelque chose mais pour travailler à définir son désir".
Jérôme Bel - Chorégraphe.
"Le spectateur doit payer non pas pour consommer quelque chose mais pour travailler à définir son désir".
Jérôme Bel - Chorégraphe.

Vous pouvez écouter l'intégralité de l'intervention d'Edgar Morin, sur le site de France Culture.
Le metteur en scène Frédéric Fisbach, l’artiste associé du Festival, a fait du rapport au spectateur une question centrale jusqu’à le faire jouer en amateur dans le très controversé
« Les feuillets d’Hypnos », 237 poèmes de René Char. Si les résistants de l’époque n’étaient pas des
professionnels, les acteurs d’aujourd’hui se sont montrés pour le moins « amateurs » en massacrant ce qui aurait pu être un beau moment de poésie. Fisbach a poursuivi son idée
d’impliquer le public en l’invitant à partager les journées de répétition (petit déjeuner inclus avec les comédiens) dans le loft installé sur la scène de la Cour d’Honneur. Mais entre ses
louables intentions et la réalité, je cherche encore le sens d’une telle démarche. Certes, les amateurs ont sauvé (ce qui pouvait l’être) des « Feuillets d’Hypnos » ; mais pour le
reste ? Fisbach a fini par cliver le public (ceux qui ont vécu l’expérience et les autres) jusqu’à commettre un non-sens : pour comprendre son théâtre, il faut s’intégrer dans son
processus de création, ingurgiter ses explications pédagogiques, voir les coulisses. Un peu court pour masquer l’absence de talent.
De son côté, Christophe Fiat avec‘La jeune fille à la bombe”, a disqualifié le public en le forçant à écouter son roman, sous couvert de
performance, où les arts du spectacle vivant (danse et chant) n’ont été que des faire-valoir. Rodrigo Garcia avec « Approche de
l’idée de méfiance » a cru bon s’affranchir d’avoir un propos comptant sur la complaisance d’une partie des spectateurs. Dans le cadre du « Sujet à vif », le danseur Yves Genot
est allé jusqu’à jouer avec la frontière (sans la contenir), entre artistes et public avec « la
descendance ». Trois créateurs décalés qui n’ont pas compris que la créativité était une démarche constructive…

Indispensable Théâtre des Idées...
C’est « Le Théâtre des Idées » qui une fois de plus aura remis du sens pour évaluer avec plus de distance certaines propositions artistiques. La philosophe Marie-José Mondzain et
le critique Hans-Thies Lehman ont débattu sur « l’éthique, l’esthétique et la politique de la représentation ». Passionnants échanges où Lehman a pu développer sa définition du théâtre
post dramatique (« espace ouvert, en phase avec l’époque, incluant la dramaturgie du spectateur »), où Mondzain a défini avec clarté ce qui fait sens aujourd’hui. Pour elle,
« l’œuvre doit donner la parole, des possibles pour que symboliquement le spectateur puisse intervenir » où « ce qui est reçu est encore plus grand que ce qui est donné ».
Dans un contexte où le citoyen est noyé dans les stratégies Sarkoziennes, « Les éphémères » par le Théâtre
du Soleil et « Le silence des communistes » par Jean-Pierre Vincent auront incontestablement positionné le spectateur
comme sujet, où chacun a pu penser à partir de son ressenti. Ces deux œuvres ont donné un socle à ce Festival sans quoi une nouvelle crise identique à 2005 se profilait. Sur un autre registre,
Valère Novarina avec « L’acte inconnu » a rendu aux mots leur puissance de résistance face au rouleur compresseur de
l’uniformisation et donné au public la force de croire encore et toujours au théâtre ! Les mots ont donc envahi cette 61e édition et comme le souligne fort justement Marie-José Mondzain,
certains « peuvent couper la parole » ! Citons « Claire » d’Alexis Forestier ou il aura fallu l’aplomb
d’une spectatrice pour signifier notre désaccord avec cette interprétation de Réné Char. « L’échange » de Paul Claudel par
Julie Brochen a anesthésié le public par son théâtre bourgeois! « Hypolythe » par Robert Cantarella n’a pas fait mieux
avec ce texte du 16ème siècle anéantit par une mise en scène dépassée par des effets de style prétentieux. L’Afrique n’a pas convaincu non plus (on aurait pu attendre plus d’audace de
la part du jeune Congolais Faustin Linyekula avec “Le festival des mensonges” et «Dinozord : the dialogue series III”) où son théâtre dansé n’a pas
décollé du propos. À côté, le solo dépouillé de Dieudonné Niangouna dans « Attitude clando » aura ému par la justesse des
mots et la singularité d’une mise en scène qui aura rapproché, le temps d’une soirée, une assemblée de spectateurs autour de la question des sans-papiers.

Au Nord...
Un certain théâtre semble ne plus avoir d’avenir, ne s’inscrivant pas dans une approche de cocompréhension entre acteurs et public et où le texte prend toute la place sans ouverture vers d’autres
langages. La jeune garde présentée cet été n’a pas réussi (à l’exception notable d’Eleonore Weber et de Galin Stoev). Au pire, les expérimentations ont transformé le public en “objet” devant
“gober”, au mieux nous aurons eu droit à un théâtre consensuel, sans prise de risque et incapable de nous aider à comprendre ce monde global et complexe (“ Le Roi Lear » de
Jean-François Sivadier, « Richard III » de Ludovic Lagarde, « Tendre jeudi » de Mathieu Bauer ). Autrement dit, on est en droit de se demander si certains metteurs en scène
n’ont pas pris le parti d’infantiliser le public. Ce sont les pays du Nord qui, une fois de plus, ont montré la voie avec brio: : « Angels in América » par le polonais Krzysztof
Warlikowski, « Méfisto for ever » du flamand Guy Cassiers et « Nine Finger » du belge Alain Platel. Outre une scénographie à couper le souffle, ces trois metteurs en scène
font du théâtre processuel : nous sommes constamment reliés aux acteurs, car nous sommes aussi les protagonistes d’une histoire toujours en marche : le sida avec Warlikowski, le
totalitarisme avec Cassiers et les enfants soldats avec Platel.
La danse..in - out.
Mais Avignon aura vu la marginalisation de la danse, repliée dans des bulles jugées trop hermétiques : Raimund Hoghe, incompris, avec « 36 avenue Georges Mendel » ; Sacha
Waltz, audacieuse avec « InsideOut » ; Alain Platel, percutant avec « Nine Finger » ; Julie Guibert, sublime dans “Devant l’arrière-pays”. Malgré tout, la danse fut
à la marge du projet de cette édition (Fréderic Fisbach n’aura pas eu un seul mot à son égard lors de ses nombreuses interventions). Or, comment comprendre le processus dans un festival, sans son
langage? J’ai eu l’impression que les efforts des programmateurs français pour faire une place de choix à la danse, se sont trouvés disqualifiés. Mais surtout, est-ce faire part de modernité que
de priver le spectateur d’un langage qui lui donne tant la parole?
Pascal Bély
www.festivalier.net
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