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Le Festival d’Avignon est au cœur d’un paradoxe : comme je l’écrivais dans un article précédent, il développe de nouveaux langages pour faciliter notre compréhension de la complexité. Mais certaines propositions vont à l’encontre de ce processus. Dit autrement, le festival amplifie le clivage au cœur de l’ouverture. Il affiche la diversité comme une valeur de programmation au détriment d’une cohérence: il prend d’un côté, ce qu’il donne de l’autre.
Peut-on à la fois proposer une mise en scène risquée, un texte lourd de sens avec « Der Prozess » d’Andreas Kriegenburg («Le procès» de Franz Kafka) et m’infliger une pièce mineure d’Eugène Ionesco ("Délire à deux") poussivement interprétée par Valérie Dréville et Didier Galas dans une "mise en espace" datée de Christophe Feutrier ?
Peut-on à la fois attendre que « je travaille » (attente formulée par Guy Cassiers sur France Culture au sujet de « l’homme sans
qualités I » pour justifier la difficulté d'entrer dans le jeu des acteurs) et m’enfermer dans la mise en scène académique de « Richard II » par Jean-Baptiste
Sastre jouée dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes ?
Comment expliquer que « 1973 », pièce « légère » de Massimo
Furlan sur le Concours Eurovision de la Chanson, ne trouve aucun prolongement, aucun écho dans le reste de la programmation? C’est posé là, comme une cerise sans gâteau. Autre
isolement, l’auteur et metteur en scène Christophe Huysman qui, avec «L’orchestre perdu», s’est égaré dans un délire textuel totalement incompréhensible. Dans la
même veine (quoique plus réussie!), à quoi bon mettre en valeur le texte dans « Un mage en été » d’Olivier Cadiot pour nous y perdre ?
Est-ce bien pertinent de nous offrir un voyage poétique, empli de tendresse avec « Big Bang » de Philippe Quesne, où le spectateur est encouragé à
lâcher toute velléité narrative puis de proposer le collectif GRDA qui, avec ses « Singularités
Ordinaires », empile les histoires, les illustre et finit par donner un prêt à penser indigeste ?
Comment expliquer que « Baal » de Bertolt Brecht, mise en scène par François Orsoni, est manqué à ce point de rythme à
l’opposé d’un Boris Charmatz qui sait raconter Merce Cunningham avec « Flipbook
» ?
Au final, subsiste un malaise, comme une incompréhension: pour mettre en valeur des langages innovants, la direction du festival néglige le théâtre dit contemporain
comme s’il y avait incompatibilité entre textes et corps. Là où le KunstenFestivalDesArts de Bruxelles réussit plutôt cette
articulation, Avignon oppose et provoque toujours les mêmes réactions clivées de la presse et du public.
À moins que le problème soit ailleurs : et si le théâtre contemporain français était durablement dépassé par la vitalité des metteurs en scène européens ? Et si
notre modèle cloisonné de production et de diffusion empêchait toute possibilité d’enrichir le langage ?
Il y a là un véritable enjeu pour l’édition 2011 : offrir une visée sur l’importance de renouveler les formes tout en ne perdant pas la vision, celle d’accompagner les artistes français à se
renouveler.
Au risque de finir par bégayer et de développer des tics de langage…
Pascal Bély - www.festivalier.net
A lire la chronique précédente: Après coup, au sujet du Festival d’Avignon
2010.
Vos prises de bec