Il est 17h30, au Théâtre de la Cité
Internationale de Paris. Le public est nombreux pour assister à « Indigo », la dernière création du chorégraphe Paco Dècina. Le photographe Eric Boudet et moi-même semblons être les seuls à nous inscrire dans la continuité du spectacle de la veille (« Je ne suis pas un artiste »)
qui nous a maintenu éveillé de 19h à 7h du matin. Le Festival « Faits d’Hiver » a donc de la suite dans les idées : après les douze heures d’une performance qui n’a cessé
d’interroger le « beau », nous sommes prêts pour « Indigo », « la couleur profonde de la nuit quand celle-ci se prépare déjà secrètement à se teinter de
pourpre » (Paco Dècina). Une heure avant le spectacle, je constate que le Théâtre organise un café philosophique avant et après la représentation. Du « beau » à la
philosophie, il n’y a qu’un pas que je franchis avec enthousiasme. L’opportunité de relier le blog, le festival « Faits d’Hiver », un groupe de spectateurs philosophant sur la danse et
un photographe est unique ! C’est ainsi que notre projet de médiation prend une nouvelle forme, inattendue et pour le moins
excitante. Les passerelles stimulent !
Cette ouverture me tient éveillé tout au long d’ « Indigo »,
chorégraphie tout en douceur et tout en longueur. Je suis hypnotisé, comme happé par ces six danseurs parmi lequel Orin Camus (photo ci-dessous). Il dansait la nuit dernière à 3h du matin lors de
la performance « Je ne suis pas un artiste ». Sa présence est exceptionnelle, intacte malgré la fatigue. Tout est décidément lié…d’autant plus que le thème du café
philosophique animé par Bernard Benattar (philosophe du travail) porte sur la présence !
Nous sommes vingt-cinq, installés dans ce joli café. Le philosophe lance le
débat : « C’est une pièce sur la présence de l’absence ». Cette entrée paradoxale stimule le groupe. Certains expriment leurs ressentis, d’autres, plus à distance,
écoutent. La présence se joue autour des tables comme si « Indigo » continuait à produire ses effets. « C’est un spectacle qui nous donne beaucoup de place » et
certains n’en reviennent toujours pas : « je reviens pour la deuxième fois pour vivre une expérience des sens. Paco Dècina laisse percevoir le corps. J’aime cette
liberté. ». En effet, « Indigo » est « un hymne à la renaissance » qui laisse au spectateur une place, une liberté qu’il n’hésite pas à prendre
(« Je me suis absenté souvent dans cette pièce » ; « je n’arrive pas à interpréter. Je suis entré dedans sans faire de lien »). Chacun interprète la
présence (« sa dramatisation » dit l’un deux) dans toute sa complexité et les échanges s’emballent à propos du silence : « Dès le début, le silence m’a fait
peur…La danse était certes très belle, mais je n’ai pas accroché ; j’ai perdu le fil ».
Paco Dècina n’oppose pas pour préférer le « tout » : « la présence se nourrit de l’absence » et « elle dépend de notre position ». Les moments
de silence ont précisément pour fonction de permettre au spectateur d’être présent (« le silence permet de créer le lien entre le chorégraphe et le spectateur…Il nous fait toujours
résonner ! »). À ce moment du débat, chacun de nous est interpellé. La tension est palpable. Je suis troublé après coup de constater que nous sommes en miroir avec
« Indigo » qui suit le même cheminement ! Un recadrage est alors proposé : « A-t-on besoin de rationaliser ce spectacle ? Cela s’adresse aux sens, c’est
tout ». Cette sentence remet en cause le principe du café philosophique. La réponse ne tarde pas : « L’enjeu ici n’est pas de cliver. La philosophie partagée permet de
dépasser les clivages entre les concepts et les ressentis, les sens ». Le cadre étant reposé, un spectateur précise que « l’’homme est vu dans sa fragilité. C’est une
pièce très féminine, où la danse dégage un érotisme troublant ! ». Le « féminin » permet précisément de sortir des clivages pour se centrer sur la relation. Or, nous ne
sommes pas tous d’accord sur l’intensité relationnelle d’"Indigo". Certains la jugent « trop esthétisante » quand d’autres relèvent des « mouvements habités, où le
danseur va jusqu’au bout alors que d’autres sont vides ». Le « plein », le « vide » fait de nouveau débat avant ma provocation (involontaire !). J’évoque le
solo final, laborieux à mon goût, un peu vide, comparé à la « stature » d’Orin Camus. Or, ce danseur n’est autre que Paco Dècina ! C’est alors que Bernard Bennatar reformule :
« ce solo est à la limite du théâtral ». Comme au spectacle, cette phrase retentit comme un final subliminal.
Nous sommes alors prêts pour visionner les photos d’Eric Boudet. L’enthousiasme est palpable. L’image se relie aux mots. Magnifique.
« Indigo » est une passerelle : pour en ressentir toute la puissance, il faut oser aller d’une rive à l’autre. Osons.
Photos non libre de droit; pour de plus amples informations, contactez Eric
Boudet.
♥♥♥♥♥♥ "Indigo" de Paco Dècina a été donné du 1er au 6 février 2007 au Théâtre de la Cité internationale à Paris dans le cadre du Festival "Faits
d'Hiver".
Vos prises de bec