Il est 22 heures. Dans le vaisseau spatial qui me ramène
de Martigues vers Aix en Provence, je branche France Inter. Bernard Lenoir diffuse le concert acoustique de Shearwater, groupe dont j’ignore l’existence. La voix de velours du
chanteur me trouble et je suis sidéré par la beauté musicale des titres. La radio créée la rencontre et je suis surpris de me ressentir si ouvert, curieux et léger. Le chorégraphe Jérôme Bel est
passé par là, dix minutes auparavant au Théâtre des Salins, pour revenir par ici, avec un danseur traditionnel thaïlandais, Pichet Klunchun. Pendant plus d’une heure trente, j’assiste médusé à la
rencontre de ces deux hommes, qu’a priori tout oppose.
Tout commence par un face à face quelque peu rigide : Jérôme, assisté de son iMac sur les genoux, mène l’entretien en anglais comme s’il recrutait pour son prochain spectacle. En face,
Pichet répond, raide sur sa chaise. Puis, le lien évolue, se fait plus souple, plus rond. Je regarde l’un, puis l’autre ; j’apprends de l’un à l’autre. Il explique la danse traditionnelle
thaïlandaise ; Jérôme questionne. Pichet explore les fondements de son art; je découvre, ému. Je ressens intensément ce qui se joue entre les deux artistes. Pichet nous précise comment sa
danse articule la tradition et la modernité. Le visage de Jérôme s’illumine, intériorise ce qu’il voit, se ferme quand cela fait trop mal. Je souris, comme complice de ce lien. A aucun moment, je
ne suis en dehors de leur relation comme si leur apprentissage était aussi le nôtre : nous ne sommes plus de simple spectateur, mais de leur transmission dépend notre capacité à nous laisser
surprendre par de nouvelles formes de représentations théâtrales. Nous touchons la troisième dimension de cette œuvre qui englobe tout: ce n’est pas un duo, mais une triadique où le public
est sur scène, presque au centre. Ce n’est plus l’Asie opposée à l’Occident, le classique contre le contemporain, mais l’ouverture, le transversal, l’écoute empathique, la résonance personnelle
qui fait l’œuvre.
Pichet est ému de ce "tout" , de "ce langage du langage" alors que Jérôme présente à son tour plusieurs extraits non dansés de « The show must go
on », création jouée à Martigues en 2005. A ce moment précis, le spectacle bascule : l’échange sur la technique s’efface, la mort fait irruption
(Jérôme est à terre sur une musique disco…magnifique). Le temps est suspendu. Pichet ne bouge plus puis évoque la mort de sa mère. Jérôme vient de transcender les clivages. Mais c’est sans
compter sur le corps, surface de tous nos déterminants culturels : alors que Jérôme s’apprête à se mettre nu (« C’est mon travail », dit-il !), Pichet lui
demande d’arrêter. C’est la limite à ne pas franchir : tout peut se relier, s’articuler mais la « métaculture » ne peut s’effacer. Le dialogue prend fin et tout devient ouvert.
« Pichet Klunchun and myself » est une œuvre rare, un bijou d’humanité, loin de « la société du spectacle ». C’est une belle médiation
entre les artistes et le public, une découverte pour ceux qui cherchent à comprendre la complexité de la mondialisation. Une fois de plus, le Théâtre des Salins contribue à faire émerger cette
intelligence collective rempart contre le populisme et les religions.
« The show
must go on ».
NB: Laure, lectrice fidèle du Tadorne, nous propose son regard sur cette pièce.
J'ai aussi vu ce spectacle dans le cadre du festival "C'est de la danse contemporaine", organisé par le Centre de Développement Chorégraphique de
Toulouse en janvier 2006.
Il s'agissait de ma première rencontre avec une pièce de Jérôme Bel, chorégraphe français incontournable, de talent, à la renommée internationale apprend-on dans
les échanges parlés entre les deux danseurs. J'étais très impatiente de découvrir enfin la danse avant-gardiste de Jérôme Bel. Et je ne fus pas déçue de constater que ce fut l'un des spectacles
les plus forts du festival (avec notamment la pièce d'Alain Buffart "Les inconsolés » , celle de Benoît Lachambre "Like the cat sitting on the edge of an ocean of milk" et celle de Rachid
Ouramdane "Cover") .
Voici les quelques traces que j'en ai gardées dans mon calepin...et les souvenirs qui me restent, un an après.....
Comment définir cette pièce ? Une sorte de faux happening, d'une durée annoncée d'1h30 mais en réalité long de 2h, une fausse conférence dansée conceptuelle où
Jérôme Bel, chorégraphe français contemporain, interviewe Pichet Klunchun, danseur thailandais d'une danse traditionnelle, le Kôn, démonstrations à l'appui.
Dans la première partie, Jérôme Bel joue donc un personnage de journaliste occidental qui écarquille les yeux et reprend, réexplicite les propos de Pichet
Klunchun de façon pédagogique (pour aussi, il faut bien l’avouer permettre au spectateur moyen de comprendre ces échanges parlés ...en anglais) et souvent humoristiques. On pense la pièce achevée
une fois l'interview de P. Klunchun terminée... il n'en est rien car toute une deuxième partie s'amorce où les rôles s'inversent soudainement, c'est-à-dire que Pichet Klunchun va essayer à son
tour d'en savoir plus sur le travail de Jérôme Bel avec son regard de danseur thai traditionnel !....
Imaginez déjà pour nous occidentaux, la distance à parcourir pour tenter de comprendre une danse traditionnelle aux codes gestuels propres, symboliques et
précis, à l'esthétique de ports de tête contraignante par exemple et où l'on sent des pas maintes fois répétés à mille lieux de l'apparente simplicité d'une gestuelle quotidienne et de la
fantaisie d''un Jérôme Bel ....et c'est alors que nous découvrons un Pichet Klunchun médusé devant des extraits de "non danse" extrême de pièces de Jérôme Bel ! C'est l'occasion par la même
occasion d'avoir une idée du contenu des pièces du chorégraphe français, on voit notamment un ou deux "jolis" soli où le rapport (non)danse -musique suffit à lui seul (et parce que l’indication
est bien posée) à transcender un vide de mouvement qui, sans le talent de Jérôme Bel pour interpeller le public, serait seulement provocateur et usurpé quant au dégagement d'un sens...Encore
faut-il pouvoir trouver les passerelles pour faire accéder P. Klunchun à la démarche d'un Jérôme Bel.
Le spectateur s'interroge fortement sur ce qu'il est en train de vivre, sur les questions de perception d'un art ou d'une pratique selon la culture dont il est
originaire et de celle proposée à ses yeux. Le comique de situation et le fossé énorme qui se dégage entre les deux artistes nous aide à prendre la mesure de tout ce qui se joue lorsque,
premièrement, nous « occidentaux » tentons de recevoir l'oeuvre de Jérôme Bel (occidentale et qui interroge la place du spectateur comme acteur essentiel de ces pièces), et deuxièmement, les
distances existant quand nous, occidentaux tentons d'ouvrir notre curiosité vers un art exotique. Il s'opére pour le spectateur une décentration double : par rapport à la danse contemporaine
classique et par rapport à sa culture occidentale pour tenter d'appréhender d'autres types de représentations.
Merci à Jérôme Bel pour ce portrait dansé de Pichet Klunchun et ses efforts pour nous sortir de notre ethnocentrisme arrogant. Il me donne envie de découvrir
ceux qu'il a dressé de Véronique Doisneau, danseuse du corps de ballet à l'Opéra de Paris (qui n'a pas manquée d'être donnée à l'Opéra) et de Xavier Leroy et de le voir plus souvent joué en
France....
♥♥♥♥♥♥ « Pichet Klunchun and myself » de Jérôme Bel a été joué
au Théâtre des Salins de Martigues les 30 et 31 janvier 2007.
Pour réagir, cliquez sur "ajouter un commentaire". Une fenêtre s'ouvre alors. Tapez votre texte puis recopiez les trois lettres qui vous sont proposées
dans la petite case. A bientôt de vous lire.
Vos prises de bec