Vendredi 18 septembre 2009
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Cet article a été écrit en juillet 2008, lors du Festival d'Avignon.
Depuis l'élection de Nicolas Sarkozy, la religion a fait une entrée fracassante dans la sphère publique, politique et géopolitique. En 2008, lors de sa
libération, Ingrid Bétancourt a alimenté la fragilité de notre société laïque en faisant l'apologie, à chaque interview, de son catholicisme. Dans ce contexte, « Ordet » (la parole)
écrit par le pasteur Kaj Munk, mise en scène par Arthur Nauzyciel et traduite par Marie Darrieussecq, résonne tout particulièrement. Une œuvre sur les croyants et leur rapport à Dieu
qui tombe décidément mal. À moins que le théâtre fasse des miracles alors que je me sens saturé de religiosité. Arthur Nauzyciel me rassure quand il déclare : « Il serait réducteur de ne voir
là qu'une pièce sur la religion. Elle ne nous interroge pas uniquement dans notre rapport à Dieu. Mais sur le doute, sur le désir ou la nécessité de croire. C'est intéressant aujourd'hui, alors
qu'on amalgame « laïcité » et « athéisme », ou « religieux » et « intégriste ». Dire « je suis croyant » suffit pour être soupçonné de fondamentalisme. On confond la spiritualité et le dogme. On a
peur d'aborder ces questions. Ce qui m'intéresse, c'est comment vivre ». Avec ces quelques mots, Arthur Nauzyciel aide à ne pas réduire. Homme éclaireur, sa mise en scène est éclairante,
éblouissante.
Le décor frappe d'entrée : planches noires brillantes (tel le sol d'un duplex chic), structure métallique tranchante (est-ce un morceau de glace, un abri, une église?), immense tenture représentant
un paysage de Fjords. Cette modernité contraste avec le contexte de l'époque (la pièce a été écrite en 1925 puis reprise au cinéma en 1954 par Carl Theodor Dreye). L'espace quasiment dépouillé
m'évoque que nous ne sommes ni dans « un ici et maintenant», encore moins dans une linéarité historique (1925, 1954, 2008) à l'image des costumes, stylisés, entre science-fiction et peau de bête.
Assis au premier rang, le décor surplombe.
Huit comédiens, deux familles, dont un pasteur, un médecin, un fou, un père joué par Pascal Gregory (l'un des meneurs
les plus magnifiques du jeu). Deux visions du lien à Dieu que ne cesse d'interroger l'un des fils, devenu fou (c'est d'ailleurs mon «garde fou»). Entre dogme affiché par l'une des
familles et approche singulière de la religion défendue avec engagement par l'autre (où celle-ci sert l'homme à s'émanciper), la mise en scène d'«Ordet » me donne ma place de spectateur
athée, dans un intervalle, où je me glisse en toute liberté. Darrieussecq et Nauzyciel, à l'écoute de leur époque, font sonner les mots d'aujourd'hui et bouger nos corps emprunts de religiosité
(quoique l'on en dise !). Il flotte alors une atmosphère de légèreté dans les gradins des spectateurs, comme si nous assistions à une œuvre populaire, au sens noble du terme.
Finalement, la mise en scène de Nauzyciel accentue l'aspect «laïque» de l'oeuvre, où chacun est libre de ressentir la douleur des Borgen et des
Skraedder. Il nous aide à porter un regard profondément empathique sur ces deux familles traversées par la douleur, le doute ; le mouvement des acteurs sur scène (toujours circulaire) n'est pas
sans rappeler celui d'une parole fluide, d'une écoute contenue. Ce théâtre contraste avec une société moderne saturée par l'information, où la parole singulière se fait rare dans les espaces
médiatiques.
Nauzyciel interroge nos croyances quand il expose face au public un cercueil en plexiglas transparent d'où l'on voit le corps de
la morte. Dans le rôle du fou (impressionnant Xavier Gallais), il nous interpelle dans notre rapport à l'autre différent et si proche de nous. Au-delà du religieux, comment vivons-nous avec la complexité?
« Ordet » peut-être vu comme l'antichambre de nos angoisses qui ne trouve plus d'écho dans l'espace du sociétal. C'est probablement pour cette raison que le public semblait profondément
soulagé en quittant le Cloître Des Carmes d'Avignon.
À la sortie, une question m'effleure : six années, prisonnier dans la jungle. Comment fait-on ?
Pascal Bély
www.festivalier.net
"Ordet" de Kaj Munk, mise en scène d'Arthur Nauzyciel a été joué le 6 juillet 2008 au Fesitval d'Avignon. Au Festival
d'Automne de Paris jusqu'au 10 octobre 2009.
© Christophe Raynaud de Lage.
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Publié dans : THEATRE
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