Pina Bausch. Ce nom est à lui seul un écho qui me revient dans un espace devenu soudainement vide.
Pina.
Assis au quatrième rang, à l'Opéra de Marseille, dans ce lieu culturel étouffant et figé dans son histoire, j'attends les Ballets C de la B emmenés ce soir par Koen Augustijnen pour « Ashes », pièce avec huit danseurs et acrobates, un haute-contre, une soprano et cinq musiciens. Tels des « arts florissants », ils vont peupler le temps d'une soirée, l'absence. Avec Haendel en maître de cérémonie.
Et tout commence par la fin. Au cœur d'une oraison funèbre, ils se relèvent. Comme après la catastrophe. Sur scène, une maison blanche, entre centre de concentration et tombeau à ciel ouvert à moins qu'elle ne soit la Ville, celle du vivre ensemble.
Comment réapprendre ? Comment communiquer à nouveau alors que l'on a perdu le langage ? Comment
retrouver le lien social après une si longue absence ? « Ashes » est un magnifique manifeste pour ceux qui n'y croi(en)t plus. Au cœur d'un paradoxe, où vivre c'est
mourir, la danse est seule capable de créer l'espace pour qu'il se déploie. À tour de rôle, ils renaissent pour incarner le corps dansant, le corps aimant, le corps groupal. Pour recréer le corps
social, celui qui est tant malmené par l'individualisation. Et chacun joue avec l'autre, parce que l'on ne peut pas faire autrement : « tu pars, tu viens », « tu
pars, tu viens », « tu pars, tu viens », ne cesse-t-elle de lui dire. Leur parade amoureuse, fragile et désespérante, illumine, car ils apprennent à ne rien
figer. Même une répétition peut incarner le changement. Avec Koen Augustijnen, l'amour est une question de distance entre la vie et la mort à l'image de ces deux corps séparés par une barre
en bois dont les extrémités transpercent. Tels deux matadors, l'amour à mort.
Ces danseurs sont les enfants de Pina. Ils sont assez vieux pour être jeunes et danser dans « Kontakthof ».
La théâtralité s'enracine peu à peu comme si la scène renaissait de ses cendres. Les musiciens et chanteurs apparaissent, s'installent, s'incluent dans la danse. Le Nouveau Monde sera celui de l'harmonie, de la diversité, celui où le groupe répare. Un monde où règne l'élasticité des corps et des liens comme remède à la rigidité des croyances tel cet amoureux fou qui, d'une terrasse transformée en trampoline, « pars » et « revient » pour ne pas la perdre et se perdre. Majestueux.
Ici, la danse s'inspire de l'écologie des liens: il n'y a jamais de ruptures de sens parce ce qu'ils interagissent en permanence. La maison blanche permet à chacun d'exprimer sa folie, de s'articuler, de mettre en perspectives le corps dans un autre espace relationnel alors que l'avant-scène est un ailleurs où tout se répare. Et quand l'un d'eux ose un solo épuisé, l'image se trouble : la mort s'avance à nouveau tandis que le groupe, vers les coulisses, donne à la pénombre la profondeur d'un au-delà.
Le
miracle approche. Un danseur, à terre, se meurt, et le rite funéraire s'installe. Il leur demande d'être joyeux.
À cet instant précis, il me plaît d'imaginer que cette scène ait été créée au lendemain de sa mort. Pour Pina. Et je vois Dominique Mercy, son danseur fétiche, se lever, rose à la main, tel un « laveur de vitres » pour essuyer nos larmes et nous rassurer : la danse de Pina se sera jamais poussière. Tout juste des cendres pour y renaître.
Pascal Bély
"Ashes" de Koen Augustijnen (Les Balles C de la B") a été joué les 1er et 2 juillet au Festival de Marseille.
Crédit photo: © Chris Van der Burght.
Le Festival de Marseille 09 sur le Tadorne:
Avec Wim Vandekeybus, le Festival de Marseille a frôlé la catastrophe.
Avec Wim Vandekeybus, le Festival de Marseille a frôlé la catastrophe.
Cordialement
Valérie