Samedi 13 décembre 2008 6 13 /12 /Déc /2008 23:48

Voir les 6 commentaires

Nos théâtres provençaux vont-ils bientôt se réveiller et arrêter de nous endormir avec leurs numéros de cirque et de foire dont la performance pour le spectateur consiste à bailler pour ne pas sombrer ? Ce soir, dans un Théâtre des Salins congelé, je m'interroge : pourquoi « ça »? En nous proposant trois moments (deux solos, un duo), on pouvait légitimement s'attendre à une diversité vivifiante en lieu et place de ces numéros qui nous enfoncent dans le vide par les bons sentiments et des formes esthétisantes qui courent après le sens.

Le premier solo de Chloé Moglia aurait pu suffire. « Nimbus » fragilise notre regard sur la performance où la force s'éclipse pour le doute, l'égarement, l'imaginaire. Elle arrive avec son échelle pour atteindre son trapèze. Je plonge dans un ailleurs fait d'équilibres, de fragilité, où la lumière suspend le corps. C'est un espace immatériel ouvert alors que le vide l'entoure. Elle déploie son corps pour se mouvoir dans des ouvertures symboliques qui font référence à la créativité en temps d'enfermement. J'aurais aimé une descente moins brutale alors qu'elle rejoint la scène. Je ressens un propos épuisé, là où les danseurs auraient exploré bien d'autres pistes.

Le duo qui suit, « Ali » avec Mathurin Bolze et Hedi Thabet, propose une performance entre deux hommes dont l'un est unijambiste. Vingt-cinq minutes d'escalades, de liens conflictuels et amoureux, de recherches d'articulations entre le 1 et le 2. C'est le handicap qui fait le spectacle et Mathurin Bolze s'appuie sur lui pour parler d'eux. La bête de foire ne tarde pas à émerger et faire rire le public tandis que les applaudissements ponctuent les performances. Face au chahut, les voilà contraints de faire un signe pour réclamer le silence. Je décroche rapidement dans ce zapping de numéros où l'autre différent n'est finalement réduit qu'à ce qui le handicape. Tout est effleuré avec pudibonderie et finit par produire un consensus mou. Il aurait fallu toute la poésie d'un Pippo Delbono pour oser faire du handicap, un travail du regard et non ce jeu de béquilles trop voyant qui masque cruellement le processus d'exclusion. Le "corps social" n'existerait-il donc pas? Le public, point dérangé dans ses certitudes, peut applaudir la paresse du propos.

Le dernier solo s'enlise dans le vide sidéral. « Croc » par la Compagnie Moglice, interprété par Mélissa Von Vépy consterne. Imaginez un énorme crochet industriel sur scène. La dame se l'empare, tourne autour, fait joujou et finit par totalement me faire sombrer. La forme phallique de l'objet réduit cette petite performance à un exercice de contritions. On en viendrait presque à regretter les godemichés de « Pâquerette » vus à Berlin. A Martigues, pays de Total, on se contentera du crochet. Pour le symbole, j'imagine.

Pascal Bély - www.festivalier.net


♥♥♥♥« Nimbus » par la compagnie Moglice - Von Verx

♥♥♥♥♥ « Ali » par la compagnie MPTA.

♥♥♥ « Croc » par la compagnie Moglice - Von Verx

Trois spectacles joués au Théâtre des Salins de Martigues le 12 décembre 2008.

Crédits photo: Arnaud Sardoy, Florence Delaye, Arnaud Sardoy.

A lire sur TELERAMA, la critique positive de Mathieu Braunstein.

Retour à l'accueil

Commentaires

le tadorne se lâche à nouveau. ça commence à craindre de part chez vous!
Commentaire n°1 posté par lise le 14/12/2008 à 00h12
j'ai vu "Ali" dans le cadre du festival "mettre en scène" à Rennes. je ne suis absolument pas d'accord avec votre analyse. précisément parce qu'ils arrivent à jouer de leurs jambes, qu'ils bougent nos représentations. N'est-ce pas vous qu'il faudrait reveiller?
bien cordialement
Valérie laforge.
Commentaire n°2 posté par valerie le 14/12/2008 à 08h32

Sans connaitre ces propositions en particulier, ce que tu ecris (ou les implicites que tu utilise..) quant aux  relations, les antagonismes, entre spectaculaire et sens, quant à nos attentes! 

Commentaire n°3 posté par guy le 14/12/2008 à 10h48
Je ne partage pas votre point de vue.
Je trouve votre regard fatigué, désenchanté et quelque fois fatiguant.
Une personne en situation de handicap sur scène est elle contrainte de donner à voir un processus d'exclusion ? Vous voyez en Hedi Thabet un handicapé là où moi, j'aime l'acrobate et le danseur. Les deux circassiens travaillent à partir de la contrainte physique, s'amusent de la difficulté, en font l'agré de leur créativité. C'est souvent le cas avec les acrobates et leurs techniques, l'inventivité est liée à la difficulté.
Au final ils proposent ce duo à trois pieds certes mais nous montrent surtout une forte relation d'amitié faite d'attention, d'écoute, de regards, de cruauté, d'humour, d'humanité.
Ne pas le voir c'est ne rien voir.
Et si la présence d'une personne handicapée sur un plateau pouvait se passer d'un propos sur le handicap pour faire place à la personne elle même et à sa belle créativité. Un comédien gay devrait il toujours parler homophobie? Un danseur noir d'inégalité?
Le processus d'exclusion et de stigmatisation commence dans votre regard, dans vos attentes. Vous parlez de la paresse du propos de ce spectacle, je vous renvoie à celle de votre commentaire.
Je n'ai pas vu les deux autres performances.
Je vous lis souvent et il je vous trouve bien fatigué. Ce blog est très riche, il m'intéresse beaucoup mais vous devriez pouvoir produire de la pensée même à partir de spectacles que vous n'aimez pas. La lassitude que vous affichez dans vos impressions vous enferme dans ce zapping que vous dénoncez. Votre tribune vous offre la possibilité de relayer voire de créer l'intelligence alors s'il vous plaît, éloignez vous des "je m'ennuie, je décroche, je suis las, j'ai froid, j'ai chaud, je baille, je sombre" sans quoi vos lecteurs, à commencer par le lecteur que je suis, pourraient eux aussi sombrer dans la grisaille de votre regard.
Commentaire n°4 posté par David Bobee le 20/12/2008 à 13h59

Bonjour David,
Merci pour votre contribution pour le moins salée, mais en cette période de fêtes, je ne vais pas me priver d'un si beau cadeau
Tout d'abord, il faut replacer la performance de Mathurin Bolze dans son contexte. En programmant ces trois spectacles la même soirée, le Théâtre des Salins a cherché une cohérence. L’ensemble des artistes s’est présenté au public lors du salut final en se tenant par la main. A priori, ils sont liés. Donc, je me suis autorisé à relier ces trois œuvres, car je refuse d’être un spectateur – consommateur (c’est l’une des finalités de ce blog). La proposition de Mathurin Bolze s’inscrivait ce soir-là dans un tout.  Elle consistait à donner à Hedi Thabet la jambe qui lui manquait. Là où vous voyez « une relation d'amitié faite d'attention, d'écoute, de regards, de cruauté, d'humour, d'humanité », j’y ai vu manipulation dans tous les sens du terme dans un océan de bons sentiments.  Précisément, j’aurais tant aimé qu’Hedi Thabet soit un acteur à part entière, en jouant avec sa jambe, rien qu’avec sa jambe. Au lieu de cela, il est constamment sous la coupe de Mathurin qui mène la relation comme le ferait une association caritative à l’égard des pauvres ou d’un travailleur social culpabilisé. Alors bien sûr, ce duo est une performance physique. Mais fait-elle pour autant sens ? Parce que c’est fort, c’est sensé ? J’attends du théâtre qu’il se détache de ces bons sentiments dont nous sommes abreuvés en longueur de journée. Mais je le concède : écrire sur ce que je n’ai pas aimé devient difficile. J’ai des difficultés à produire une pensée à partir d’une contrainte et je suis parfois conscient du risque d’ennuyer mes lecteurs. Je ne suis ni un professionnel, ni un spectateur « classique ». Je suis dans un entre-deux stimulant, mais aux frontières floues où j’avance pas à pas. Depuis septembre et cette rentrée théâtrale catastrophique dans le sud, je stagne.

Quant à ma fatigue, c’est un ressenti que j’ai pris l’habitude d’écouter. Elle est en résonance avec la « fatigue » de certains artistes qui n’ont plus rien à dire, mais qui surfent sur la vague du politiquement correct. C’est à ce prix qu’ils sont programmés. Les autres, plus poils à gratter, attendent leur tour en scrutant leurs indemnités d’intermittents qui fondent à vue d’œil. Ce n’est plus une jambe qui leur manque, qui nous manque, mais une partie de notre force collective pour faire face à ce pouvoir autoritaire et méprisant.

David, merci d’être là.

Je vous assure, mon regard est tout sauf gris.

Juste noir et bleu.

Pascal Bély - "Le Tadorne"
Réponse de LE TADORNE le 21/12/2008 à 21h48
Monsieur,
Je suis une fidèle lectrice. Depuis quelques temps, vos articles sont effectivement plus sombres. Vous avez perdu quelque chose en route, un "je ne sais quoi" de votre fraîcheur du début. Sans vouloir vous blesser, je vous invite à faire une pause dans votre écriture pour vous ressourcer. Votre travail est immense; le repos devrait l'être tout autant.
Avec tout mon soutien.
Ph. Marchand
Strasbourg.
Commentaire n°5 posté par philippine le 21/12/2008 à 21h41
Merci pour votre commentaire. Vous soulignez un point important: ce blog s'ajoute à mon activité professionnelle. C'est effectivement un travail important. Il est possible que la fatigue se fasse ressentir en fin d'année. Mais j'ai beaucoup de chance d'avoir des lecteurs aussi attentionnés.
Je pars en vacances en début d'année!
Bien à vous
pascal bély
Réponse de LE TADORNE le 22/12/2008 à 10h32
Cher David,
C'est étonant de relire notre échange après avoir vu "nos enfants nous font peur quand on les croise dans la rue", pièce que vous présentez en ce moment, jusqu'au 14 février au Théâtre de Gennevilliers. Ce théâtre que j'appelais de mes voeux, vous me l'avez offert. Loin du concensus mou, vous m'avez bien réveillé. Toujours aussi fatigué, mais plus du tout pour les mêmes raisons:)
A bientôt,
Pascal Bély
Commentaire n°6 posté par LE TADORNE le 06/02/2009 à 10h44

Ecrire un commentaire - Par LE TADORNE - Publié dans : PERFORMANCE

Les vidéos

Vos prises de bec

Les syndications

  • Flux RSS des articles
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés