
Peut-on confier le corps à n'importe qui, pour n'importe quoi ? « Elephant people » de Renaud Cojo est une oeuvre
encore inclasssable. La liste des co-producteurs qui défilent sur l'écran est impressionnante (collectivités territoriales, scènes nationales, ministère, théâtre national, Adami, ...):
Pascal Bély
www.festivalier.net
♥♥♥♥♥♥ « Elephant people» de Renaud Cojo a été joué le 28 mars 2008 au Théâtre du Merlan de Marseille. Préférons le KunstenFestivalDesArts à Bruxelles du 9 au 31 mai 2007.
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Une vidéo du spectacle: ici Consulter la rubrique Spectacles pluridisciplinaires. |
Il y a des pièces qui vous laissent songeurs, voire perplexes,
longtemps après le délai naturel de digestion. Des pièces
mille-feuilles, comme Elephant People, que son concepteur, Renaud
Cojo, qualifie d'« opéra pop ». Pop pour The Married Monk, groupe
d'habitude visible sur les scènes musicales, judicieusement présent sur
le plateau. Opéra parce que le « livret », d'un genre très lyrique,
interprété par comédiens et musiciens, est signé Daniel Keene, auteur
australien dont la plume trempe dans le théâtre comme dans la poésie.
Cet Elephant People, on peut l'avaler, à la louche, comme une satire de
ces freak shows des temps modernes, pudiquement rebaptisés talk-shows,
qui se repaissent de monstruosités humaines. Le parallèle est
imparable, la mise en scène, irréprochable. La scène est transformée en
plateau télé. Devant les caméras, un certain Merrick (Delarue n'est pas
loin) fait défiler une galerie de « prodiges » exhumée du passé des
baraques foraines : un « homme au frère parasitaire » (un petit corps
foetal lui sort de l'estomac), deux siamois, une femme à barbe et un
homme-chien, et Vincent Mc Doom dans son propre rôle. Jingles,
boniments, séquences « documentaires » et interviews racoleuses, « tout
est là, nous dit le Monsieur Loyal, offert à votre examen minutieux ».
Tout est là, et même plus qu'il n'en faut. En arrière-goût, ce
millénaire appétit humain pour la mise en scène de ces « monstres » aux
frontières de la norme. On l'aurait bien goûté moins métaphorique, à la
petite cuillère.
| COMPTE RENDU Les folies du regard Elephant people, mise en scène Renaud Cojo, texte Daniel Keene Renaud COJO date de publication : 14/02/2008 // 12755 signes La dernière création de Renaud Cojo, Elephant people, se présente comme un opéra contemporain sur le monstrueux. Poème surréaliste aussi, la pièce touche nos zones mentales les plus reculées, là où l’image se forme et déforme. La monstruosité, pour le metteur en scène Renaud Cojo, est un objet inépuisable de théâtre. Sa dernière création Elephant people présentée au TNBA de Bordeaux puis à l’Hippodrome de Douai continue de tirer en ce sens le fil rouge qui relie depuis une quinzaine d’années ses mises en scène (1). Non pas qu’il ne jurerait que par l’acteur sensationnel qui serait entre le « monstre sacré » et la bête de scène, si difficile à dénicher comme à faire reconnaître. La participation de la célébrité télévisuelle et travesti Vincent Mc Doom (2), qui en a toutes les caractéristiques, pourrait pourtant constituer un indice... Cependant, Vincent Mc Doom n’a dans cette affaire d’autres intérêts que ceux du sens ; son engagement aux côtés d’acteurs, qu’on pourrait dire ordinaires du faible point de vue des médias, est le signe qu’Elephant people dénonce plutôt les mécanismes d’un formatage des regards dont lui, Vincent Mac Doom, a pu personnellement connaître les ravages. Mais pas seulement. Si Elephant people se construit comme la fiction du tournage d’un talk show intitulé « Elephant people », en référence à l’expression « les people », la dernière création de Renaud Cojo emmène vers des régions plus obscures, où les représentations se diluent dans les incertitudes de leurs bords et de leurs devenirs. Vincent Mac Doom y est à la fois lui-même dans le rôle que la société lui accorde et un acteur jouant Joséphine l’hermaphrodite. De même, la situation (celle du tournage) est toujours au bord de se confondre avec l’ici et maintenant de la scène (le théâtre) et la représentation, sur le point de se décomposer pour laisser place à un chaos. Une pièce de théâtre Sous cet aspect critique, Elephant people reste une pièce de théâtre, même si Renaud Cojo la présente comme un opéra contemporain. Même là, la frontière vacille, tant l’opéra contemporain prend des accents rocks. La composition musicale des Married Monk, groupe belge de rock électro et pop qui produit là son dernier album (http://www.myspace.com/themarriedmonk), tient plutôt de l’opéra rock populaire. En fait, on est plus exactement dans un théâtre qui joue au concert rock – le chanteur Christian Quermalet est en devant de scène, micro en main, et l’installation des Married Monk fait partie de la scénographie. Mais même la comparaison du concert, séduisante, ne tient pas devant les éléments théâtraux de la pièce. Il y a d’abord la fiction sur l’émission télévisée où le rôle du présentateur exige un travail d’acteur important. Ensuite, Elephant people ne déroge pas à ce critère sacré du théâtre, selon lequel il lui faut un texte, un corpus, pour exister. Il y en a en effet un de taille, signé Daniel Keene, auteur répertorié parmi les auteurs dramatiques tout ce qu’il y a de plus classiques, même si l’aspect symbolique et mythologique de son écriture, certes souvent laissé dans l’ombre, en fait aussi un poète. Le fait même que Renaud Cojo s’adresse à Daniel Keene, dont il a déjà mis en scène La marche de l’architecte (2002, Avignon), est une affirmation du théâtre. Mais, comme dans bien des formes transdisciplinaires du théâtre d’aujourd’hui, le texte reste, malgré son importance et sa beauté, une force parmi d’autres, aux côtés du son, des lumières (Eric Blosse) et d’un travail complexe des vidéos (Benoît Arène, Renaud Cojo et Christophe Barbet, Thierry Lahontâa). Du cri de l’organique Elephant people propose un théâtre organique dont la forme, à haute technicité, métaphorise comme les automates et les machines du XVIIIe siècle, l’organicité du corps humain et plus largement, du vivant. Sous la peau, les rouages d’une vie autonome mais qui n’a pas de centre, donc d’identité fixe. Ce que l’observation apprend, c’est qu’un sujet d’aspect difforme et parfois infra-humain peut vivre ; le monde organique continue de s’assembler et de fonctionner malgré des dissemblances dans l’apparence humaine. Il y a une autonomie du vivant, une impuissance de la volonté humaine qui suggère une possession, une transe, un pathos de la vie. Le monde du corps échappe relativement, obscurément, et de cette faille entre la définition de soi et l’identité organique, qui se décline entre individu et famille, entre singulier et collectif, de cette déchirure jaillit l’angoisse de l’horreur et de la dégénérescence, de la mort, d’un excès qui nous emporte et nous rappelle notre appartenance à un cosmos démesuré, de la taille de l’univers. Les moyens sonores, lumineux et vidéos de mise en scène traduisent ce débord et ce vertige. Ils mettent en scène un lyrisme, un indicible dans la parole, du pathétique et de la douleur, du cri de l’homme prisonnier de l’infini. Car c’est de cela aussi qu’il est question, d’une pathologie de l’humain, au-delà même d’un enfermement claustrophobe dans des représentations qui sont nécessaires pour définir un espace habitable. Parallèlement à la représentation, à Douai, était proposée la visite d’un faux cabinet des curiosités dit du capitaine Raffy. Il s’agissait d’une installation plastique de Bruno Coucoureux, Thierry et Bruno Lahontâa (fondation.raffy.free.fr). La magnifique fausse queue de sirène, personnage muet d’amour dans bien des légendes et doué de chant mortel, voisinait un boudoir imaginaire de la Callas. Sous cet angle, Elephant people est plus qu’un barnum, une baraque de foire, ou un grand poème surréaliste kitsch ; il n’en a que les appâts séducteurs, piégeant notre goût éventuel pour le grotesque. Les prothèses de l’homme à tête de lion ou des frères siamois ne font illusion qu’un premier temps, et très vite nous font sentir que la première question qui nous vient, de savoir si c’est possible, cache une seconde question plus inquiète, de nous demander si nous ressemblons à cela. Sifan Shao qui joue le siamois est avant tout d’une grande beauté séductrice dans sa présence mystérieuse et comme inatteignable, et il peut faire l’effet d’une monstruosité. Si Renaud Cojo semble alors nous rassurer en dénonçant son théâtre comme un trucage (non, ça n’existe pas vraiment, les monstres), il rend perceptible la seconde question, sur l’identité, plus inquiétante et indicible, qui suggère que ce qui est désigné comme monstrueux est ce qui est unique, donc qui n’est pas représenté. La grosse ficelle de la critique de la télévision comme fabricant du faux sensationnel paraît alors trop évidente pour être le cœur du sujet. La présence de Vincent Mc Doom montrant au passage le ressort, que ce soit à la télévision ou ailleurs, des productions documentaires ou réalistes (un élément réel fait croire à la réalité de l’ensemble où il est produit), serait d’ailleurs contradictoire puisqu’il vit de la télévision et que dans la conversation, il dit volontiers lui devoir beaucoup, notamment d’avoir trouvé à être regardé comme un autre. Renaud Cojo n’a certainement pas pour seul objet cette critique consensuelle du mensonge de la télévision ou de toute prétention à représenter la réalité. La mélancolie Qu’est-ce qui fascine alors dans les monstruosités de la nature ? Qu’est-ce que cette curiosité-là ? Les monstruosités, autrefois considérées comme des prodiges et des signes divins, classées à partir du XIXè siècle comme des erreurs pathologiques dans une perspective eugénique plus ou moins assumée, ont depuis toujours excité la curiosité et même causé de sérieuses fortunes. Un premier film de Todd Browning, Freaks (1932), se passant dans un cirque, mêlait précisément histoire d’argent et d’amour chez des lilliputiens. Aujourd’hui, on retrouve cette fascination pour le monstrueux dans l’appétence publique pour les films d’horreur, les images d’actualité de mort en direct, dans la guerre, ou encore de façon inversée, dans ce qui sous-tend le clonage, par exemple. Ce que Renaud Cojo met plutôt en scène dans cette curiosité, c’est l’expression et la projection de terreurs inconscientes. L’exemple du jumeau soudé au corps d’un homme donne l’image, insoutenable, de ce qu’est un sujet mélancolique. Ce n’est pas pour rien qu’une vidéo donne la parole et l’image à ce frère perdu, éclairant comme de l’intérieur le corps de l’acteur. Ici, la vie fœtale hante et affecte le corps de l’ombre d’une vieille exuvie pourrissante. C’est l’image d’un deuil inaccompli, ce jumeau inabouti réclamant la mort, mais le sujet la lui refusant, car s’en séparer le ferait mourir. Soudé depuis sa naissance à sa vie utérine, l’individu ne peut pas faire le deuil de son origine organique, qui l’a fait entrer dans une série de métamorphoses l’emmenant de l’enfance à la vieillesse dans la mort. Cette interprétation d’une des images fortes d’Elephant people n’est qu’un exemple. Chacun des cas, de la femme à barbe à l’hermaphrodite et à l’homme à demi fauve parlent de cette première vie inconsciente précédant l’entrée dans le monde du langage. Singulier et politique Evidemment, le monstre n’est pas seulement la création imaginaire d’une fantasmagorie inconsciente. Il existe de réels êtres difformes et inclassables. Mais le succès, le drame des monstres et l’inflammation publique pour leur cause y renvoient directement, comme à des phobies enfouies. Le cas de l’hermaphrodite, joué par Vincent Mc Doom, est révélateur. La passion publique, dans presque toutes les cultures, contre l’homosexualité et les sexualités différentes, montre aussi comment l’identité se forme par exclusion des dissemblances et non pas connaissance de soi. La plupart des sociétés aujourd’hui ne demandent pas aux individus ce ils sont, mais de chercher l’intrus et de le désigner, et d’ainsi se définir. Le concept de normalité sert de référence à une définition phobique de l’identité. Sous des sociétés très normatives, tout un bouillon de culture de réelles monstruosités politiques ou sociales mijote, qui font droit à l’ostracisme, à la délation, à la mise au ban, à la vindicte et à la diffamation. Elephant people est aussi une pièce sur l’identité, sur le singulier et le commun, avec une portée politique. Le titre, en référence au film de David Lynch Elephant man sorti en 1980, indique ce glissement de la curiosité pour le singulier à l’intérêt pour la pluralité. Un ensemble plural n’est pas composé d’éléments identiques ; aussi une communauté politique est d’abord un assemblage de singularités ou une assemblée qui a des procédures pour accueillir et reconnaître la différence. Selon la rhétorique manichéenne propre au cinéma américain, le personnage de Mérick, qui, dans le film de Lynch est celui de l’homme monstrueux mais enrichi d’une humanité supérieure, devient celui du présentateur télé monstrueux dans son exploitation commerçante de la différence. En brouillant les frontières entre l’ordinaire et l’extraordinaire, entre le normal et l’anormal, entre le repoussant et l’attirrant, Renaud Cojo éclaire l’objet monstrueux sous ses innombrables facettes pour faire réverbérer l’étrangeté de nos paysages ordinaires. 1. Entre autres exemples, il a déjà mis en scène Les Zootropistes (2005), Phaedra’s love (Sarah Kane, 2000), Pour Louis de Funès (Valère Novarina, 1999), Le voyage de Jean-Pierre Normal (1995), Les taxidermistes, écrit avec des handicapés mentaux (1992-1997), tous évocateurs d’un monde où le monstrueux entre en lice. 2. Vincent Mc Doom est une célébrité, dans la mode et la télévision. Lors de la présentation à l’Hippodrome de Douai, les adolescents présents dans la salle l’ont immédiatement reconnu, pour réclamer à la sortie une séance d’autographes. Vincent Mc Doom a écrit une autobiographie L’homme que je suis (Michel Lafon, 2004). Il a créé une fondation Blue Angel, à Sainte Lucie, pour aider les enfants abusés. Elephant people, du 23 au 26 janvier au TNBA-Théâtre National de Bordeaux, les 30 et 31 janvier à l’Hippodrome de Douai, le 7 février à l’Elmediator, Perpignan, les 27 et 28 mars au Théâtre du Merlan, Marseille, le 1er avril aux Sept Collines, à Tulle et le 4 avril au Centre Culturel de l'Agora, à Boulazac. Mari-Mai CORBEL
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Me promenant sur « la toile » en quête
d’informations sur ce spectacle que j’ai personnellement vu à Tulle chez moi en
Corrèze je m’étonne en tombant sur votre site sur le conservatisme ambiant de
Marseille où il semblerait que ce spectacle ait été déprécié… Que de mots
violents contre cet objet théâtral qui fut pour moi et mon épouse un vrai
bonheur de découverte… Nous voyons beaucoup de spectacles et sommes stupéfiés
par ces réactions à la chaîne. « Eléphant People » nous a apporté une
réflexion tout en sensibilité sur la monstruosité ambiante à travers les
monstres de foire et surtout le commerce qui en était fait. Les Marseillais
sont ils capables de décoller le nez de leur téléviseur en restant sur le
premier degré de la proposition du metteur en scène… A moins que les
« sudistes » n’aiment pas que le théâtre s’empare de ce média afin
d’en livrer le cynisme à l’expertise de chacun… La grande intelligence de ce
spectacle est de justement nous permettre d’être actifs et nous détourne de
notre situation passive de téléspectateurs. Tout cela est fait avec une grande
finesse et le trouble qu’il occasionne à la fin du spectacle est des plus
émouvants…
Je suis ravi pour ma part qu’une infime partie de mes impôts
puisse aller à la création et non pas seulement à L’Olympique de Marseille et
toutes les magouilles qui vont avec…
La France peut-être fière de la richesse de ses talents et
de ces jeunes artistes qui nous permettent, nous simples spectateurs de nous
enrichir de la reconnaissance de notre propre monstruosité.
A Tulle chers gens de Marseille cet « Elephant
People » a fait l’unanimité et vu le nombre de commentaires il aura marqué
les esprits. Bravo à l’équipe de ELEPHANT PEOPLE !
ils deviennent dingues chez cojo pour laisser des commentaires aussi nuls inquietant
Bernard
marseille