Vendredi 7 mars 2008
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10:33
Je quitte Bonlieu, Scène Nationale d’Annecy, un peu déboussolé,
ne sachant plus très bien comment relier les images de “Text to Speech” de Gilles Jobin au chaos de mes ressentis. Il y a un espace confus que je tente de clarifier en
relisant la note d’intention du chorégraphe. Rien n’y fait. Je suis saturé, comme ce plateau où cohabitent dans un beau désordre, ordinateurs portables, enceintes crachant des informations,
tables de travail, et fils tendus qui lacèrent la scène à l’image du réseau global. Nous sommes donc entre virtuel, réel et imaginaire et le spectateur est propulsé dans un espace auquel il
contribue tous les jours sans en avoir la représentation globale. Gilles Jobin, chorégraphe méta-visionnaire (l’un des rares dans sa discipline à faire réfléchir au-delà du corps), nous propose
une plongée dans la guerre…franco-suisse.
Le logiciel (“TTS, text to speech”) convertit le langage écrit en parole. Il
symbolise les informations débitées sans affect. Encore cette semaine sur France 3, Marie Drucker annonçait un attentat à Bagdad qui a tué 40 personnes; je n’ai pas bougé de mon fauteuil, elle
non plus! Gilles Jobin, tel un horloger suisse, reprend avec précision ce décalage alors que des infos résonnent dans le théâtre, mais glissent sur le corps des six danseurs, attablés devant
leurs ordinateurs portables. Les corps assimilent la saturation de l’information par des gestes décontextualisés. Étrange paradoxe alors que le corps “contemporain” se prolonge au-delà du
biologique pour intégrer les nouveaux outils de communication (ordinateur et téléphone portable). L’oreillette, comme connexion au réseau global. Mais qu’entendons-nous? A ce moment précis,
Gilles Jobin nous parle de l’état du monde, c'est-à-dire de notre représentation et de ce que nous y jouons. La vision est effrayante.
C’est alors que la radio nous
informe que la “Suisse protestante” déclare la guerre à la "France catholique" et que le Marie d’Annecy mène une lutte acharnée contre les terroristes venus de Genève. Quelques rires fusent dans
la salle, mais l’ambiance est lourde. Gilles Jobin ose “contextualiser” l’information en la reliant à nos affects. Les corps, machines portables, enceintes, pneu, fusionnent à mesure que le
“TTS” donne les détails de la guerre. C’est lent comme un processus de désagrégation dans un chaos indescriptible où l’on différencie difficilement les corps de
l’environnement.
Le “monde” devient quasiment illisible et je ne sais plus à quoi me raccrocher pour
comprendre l’événement (c’est tout de même une guerre avec un pays ami!). Alors que j’aperçois des flammes sur l’écran des ordinateurs portables posés à terre (ouf, enfin des images!), ce n’est
qu’un feu de cheminée qui s’avère à la longue hypnotique sauf que c'est la planète qui brûle. Ainsi donc va le monde selon Gilles Jobin et j'y suis englué!
La scénographie est magnifique et les corps ne me sont jamais parus aussi “contemporains”:
extraordinaires mouvements qui guident les danseurs vers l’immobilité d’une fin du monde ou encore cette scène incroyable où une danseuse se transperce avec des piques pour se les faire retirer
avec délicatesse. Pourtant, je me sens progressivement à distance à mesure que la guerre fait rage. Rien ne vient transcender l’information, aussi terrible soit-elle. Même le lien amoureux ne
résiste pas alors que notre corps est une partie du monde, bientôt parsemé de puces en “Wi-Fi”. Les réseaux humains ne sont que des vecteurs d’information qui enchevêtrent les mots. Il en est
fini du lien social censé donner aux infos leur part de contexte et de sens.
Gilles Jobin propose sa vision du monde, mais ne facilite aucune projection comme si nos
réseaux de communication réduisaient le futur. C’est précisément ce qui plombe: malgré sa résonance, tout est à distance, trop désincarné. “Text To Speech” peut être perçu par les
spectateurs comme un “Text To Speech” alors que sa puissance métaphorique devrait émouvoir.
Parce que c'est lui, je
projette déjà la future création de Gilles Jobin où j’imagine les corps “contemporains” suffisamment maillés pour
s’opposer avec créativité et combativité politique aux guerres d’une autre époque.
“Speech To méta-speech”?
Pascal Bély
www.festivalier.net
« Text To Speech» de Gilles Jobin a été joué le 6 mars 2008 à
Bonlieu, Scène Nationale d'Annecy.
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Par Tadorne
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Publié dans : DANSE
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