Partager l'article ! Lettre ouverte à Ariane Mnouchkine.: Madame, Dans une interview diffusée sur le site du Monde, vous demandez au public de se pron ...
Sous un soleil de plomb, nous arrivons à 14 heures, au Parc des expositions de Chateaublanc, au sud d’Avignon. L’endroit est laid, angoissant, à
l’image d’une ville désertée après un bombardement radioactif. En franchissant l’entrée, nous ressentons déjà que la troupe du Théâtre du Soleil a investi le lieu pour retrouver, après douze
années d’absence, le public du Festival d’Avignon. La crise des intermittents de 2003 avait annulé les représentations du « dernier
Caravansérail » malgré l’obstination d’Ariane Mnouchkine à vouloir poursuivre le Festival. Je me souviens de son intervention
décalée sur France Inter comme le souvenir d’une rupture entre elle et moi, entre elle et la communauté culturelle. Son retour en 2007 signe les retrouvailles avec l’intégrale des
Éphémères en deux recueils de trois heures chacun. Toute la troupe est là, investissant
différents hangars d’où s’échappent déjà des odeurs de grillades. À l’intérieur, c’est un beau décor entre cirque et théâtre qui nous accueille. La petite scène ovale est entourée de gradins
illuminés par des loupiottes. Elles s’allumeront parfois au cours du spectacle, témoin de notre présence et métaphore de notre émerveillement.
J’arrive grippé (38° au compteur), épuisé par les deux spectacles de la veille (Waltz, Garcia) : comment ne pas flancher ? Le Théâtre du Soleil va donc réaliser l’impensable :
m’aider à tenir debout jusqu’à 22h30, sans faillir (ou presque!) passant de l’hypnose à la distance, des pleurs au rire, de moi, à nous, à eux, vers l’humanité. À 22h30, le public d’Avignon
fait un triomphe de vingt minutes à cette troupe hors du commun. « Les éphémères » sont un cadeau, un joyau du théâtre populaire. Deux jours après, en écrivant cet article, toujours la même émotion. Ça monte…
Sommes-nous seulement au théâtre ? Pas si sûr, alors que défilent différentes scènes, toutes jouées sur des minuscules décors sur roulettes. L’ensemble vous projette
quasiment au cinéma (quand un tableau se termine par la gauche, un autre déboule par la droite). Tout semble millimétré comme pour signifier la fragilité de l’équilibre social, et la force du
lien familial, intergénérationnel et collectif. Le premier acte campe les personnages (à eux tous, ils formeraient un quartier d’Avignon !) dans leur solitude affective, dans leur
précarité, leur vulnérabilité psychologique. Les dialogues sont minimalistes, les scènes se jouent sur de minuscules espaces où la lenteur des mouvements évoque une longue plainte
compationnelle. Sidérant. Émouvant jusqu’aux frissons comme une caisse de résonance qui entamerait son travail de l’intérieur. Le deuxième acte s’ouvre au collectif (souvent familial),
s’éloigne de la complexité des individus, et s’attache à décrire des situations. Les deux derniers actes créent la dynamique, mettent en relief les problématiques, relient les scènes les unes
aux autres pour créer une fresque humaine où nous sommes inclus à chaque instant.
« Les éphémères » donnent à chaque spectateur un bout de son
histoire que Mnouchkine restitue avec génie. Elle produit le mouvement pour que notre inconscient soit de la partie, pour que chaque tableau soit une résonance. Chaque scène concentre
l’émotion, mais la scénographie n’oublie jamais de laisser de l’espace pour que le lien entre eux et nous puisse opérer. « Les
éphémères » serait le génogramme vivant de chaque spectateur tant nous pouvons retrouver ce qui nous constitue (notre
histoire familiale, nos valeurs, nos mythes fondateurs). Mnouchkine nous aide à grandir en nous replongeant dans les petites attentions de l’enfance, celles-là mêmes que nous aurions perdu,
mais que nous revivrons une fois vieux. Elle nous permet de dépasser nos jugements de valeur en plaçant tous les gestes de la vie quotidienne dans un contexte plus large car toujours
relationnel.
Mnouchkine remet la problématique sociale au centre
de tout, de notre regard, à l’heure où notre société la fragmente plus que jamais. Tous les personnages sont la France d’aujourd’hui dans ses fractures les plus intimes que la société éclatée
révèle, mais étouffe dans les non-dits. C’est une pièce d’avenir, car les enfants sont omniprésents. Elle redonne une puissance aux petits gestes quotidiens (apprendre à faire du vélo à un
enfant) pour leur donner une force politique dans un contexte ou le chacun-pour-soi fait loi.
"Les éphémères", c’est l’univers de l’infiniment
petit pour devenir grand.
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