Mercredi 23 janvier 2008 3 23 /01 /Jan /2008 21:58

Voir les 11 commentaires

Ce mois de janvier réserve décidément quelques surprises. Après le prometteur Thomas Ferrand au Centre Chorégraphique National de Montpellier avec son théâtre si singulier, c’est au tour du Théâtre Antoine Vitez à Aix en Provence, niché au cœur de l’Université, de surprendre avec « Insupportable mais tranquille » de et par Danielle Bré.
insupportable.jpg Huit personnes, réunies le temps d’un repas, se parlent doucement, s’engueulent, puis poussent la chansonnette dans un huit clos à la fois enfermant et libératoire pour « une évocation anthropologique des classes moyennes en France aujourd’hui ». Le pari est osé : comment ne pas tomber dans la caricature en invitant le gay de service, le retraité communiste marié avec une psychanalyste, la soixante-huitarde reconvertie dans les médecines douces de l’ego, le jeune couple aux statuts et aux idées précaires, deux cadres moyens quinquagénaires installés dans la pinède aixoise ? Comment ne pas produire un puzzle mal agencé avec ces fragments de textes de Curnier, Cadiot, Crimp, Garcia, Lagarce,… tel un Reader's Digest de la pensée subversive? Comment ne pas brouiller le propos en faisant côtoyer Jean Baudrillard et Eros Ramazotti ? Comment ne pas s’y perdre d’autant plus que Danièle Bré complexifie en évoquant l’individu, le couple, l’intergénérationnel, le sociétal, le tout dans une époque mondialisée.
Dans ce trop-plein apparent, il faut du mou, du marécageux pour que le public s’identifie aux personnages et fasse lui-même son chemin dans le miroir qui lui est tendu. L’espace se doit d’être transversal à l’image de cet appartement ouvert aux quatre vents où les spectateurs au centre regardent jouer les acteurs en interaction avec une partie du public assis de chaque côté. Parfois vautrés sur leur canapé (à la fois divan du psychanalyste et objet d’affaissement devant la télévision de toute une génération), ces comédiens (tous exceptionnels dans leur engagement) sont solides dans leurs certitudes quand ils nous tournent le dos et fragiles quand ils se détournent pour chercher notre regard.
Nous voilà donc au centre de cette pièce et ce n’est pas une vue de l’esprit ! Danièle Bré nous tend le micro dès qu’ils chantent pour consoler nos douleurs égocentrées (de Philippe Katerine à Brigitte Fontaine en passant par Souchon) et nous fait entendre notre époque en perte d’utopie et de projets à partir de ces fragments de texte fabuleux qui forment la fresque de nos colères et de nos désirs collectifs de changement. Les personnages portent ce lourd enchevêtrement et ne sont pas tous égaux pour y faire face (la jeunesse semble particulièrement dépourvue). Ces inégalités rythment l'oeuvre (quel paradoxe!) et lui confère cette fragilité extrême.
« Insupportable mais tranquille » n’apaise pas, ne donne aucune clef. Il s’y dégage un pessimisme déconcertant alors que les acteurs quittent un par un la pièce, nous laissant seuls (à l’image du public fumant la cigarette à la sortie et qui semble ne pas vouloir partir). Il y a une sorte de désenchantement malgré toutes ces chansons, une atmosphère de fin d’époque en dépit de l’apparente modernité de la mise en scène. Que faire de tous ces « blancs », synonymes  d’une société émiettée, qui n’ont cessé de plomber la dynamique de ce groupe? Est-ce une faiblesse de la mise en scène, ou plus généralement une démission de l’artiste qui produit du texte, de la forme, des notes et des chants, mais n’arrive plus à relier les hommes avec une utopie ?
Je quitte l’Université bien seul, dépité, mais malgré tout heureux que le Théâtre soit présent, à l’heure de l’affaissement de toute une génération qui croule sous le poids de la médiacratie
.

Pascal Bély
www.festivalier.net

♥♥♥♥♥ “Insupportable mais tranquille” par Danielle Bré a été joué le 18 janvier au Théâtre Antoine Vitez d'Aix en Provence.


Revenir au sommaire Consulter la rubrique théâtre

Retour à l'accueil

Commentaires

Que le théâtre en parle, c'est une bonne chose. Mais irais-je voir une pièce qui n'est qu'un constat de plus de l'état sinistré de notre société? Je ne sais pas. Donne moi une bonne raison d'y aller. J EN AI MARRE de ces 68ards qui font le bilan amer que les choses ne seront plus jamais comme avant. J'ai 28 ans et trop souvent le sentiment coupable d'être libre. Parce qu'aux yeux d'une majorité j'aurais dû assurer depuis longtemps mes arrières, être avocate au lieu de me trainer ce Bac +5 inutile comme un boulet, être médecin, faire une école de commerce, bref des études "avec des débouchées". Le pire c'est qu'à l'époque on disait encore de ma filière qu'"elle mène à tout"...bonne blague... Et pourtant, je suis désolée mais vous ne m'enlèverez pas ma liberté et l'idéalisme que trop souvent on me jette à la figure comme obsolète, insensé, dangereux. Avec tout ce chômage et toute cette galère (que je vis, je dois bien l'admettre), je ne pourrais donc pas me permettre de faire ce que je veux?! Mais si mais si... Alors Danielle Bré, accompagnez moi dans ma liberté plutôt que d'avancer un énième constat de délitement de notre société.
Commentaire n°1 posté par Peg le 24/01/2008 à 09h53
Une fois de plus les commentaires du Tadorne élargissent nos perceptions et nous permettent de voir/sentir/entendre plus loin que ce que nous avions vu/senti et entendu...S'il ne reste  rien d'autre des grandes utopies de la fin du siècle que des pantins (j'ai trouvé les acteurs excellents, même s'il est sans doute plus facile de jouer des rôle caricaturaux parfois proches du mime), vers quoi se tourner, où mettre son énergie? La pièce n'apporte pas de réponse, car les engagements en terme d'ECOLE ou d'ETIQUETTE paraissent aujourd'hui dépassés.
Alors quels types d'engagement pour l'avenir? Et avons nous besoin d'engagements?
Laissons la  réponse aux jeunes générations.
Commentaire n°2 posté par sabchou le 24/01/2008 à 11h52
je vous trouve très indulgent avec cette pièce. J'en suis parti complétement assomé par cette vision plombé de notre avenir! Je suis d'accord avec Peg qui parle de ces 68tard qui, ne voulant pas changer leur privilèges, ont beau jeu de nous plomber. Le théâtre de Danielle Bré est à l'image de cette composante de la population qui se donne bonne conscience en achetant bio mais qui en cachette se constitue un petit capital en achetant des actions Total. Monsieur le tadorne,vous auriez pu dénoncer tout cela plutôt que de finir votre article en nous culpabilisant. Vous avez beau jeu d'écrire que vous étiez un peu seul en partant mais heureux d'être allé au théâtre. Mais quelle lacheté! Il se peut d'ailleurs que vous soyez une connaissance de Danielle Bré, je n'en sais rien mais il est quand même étrange de lire votre indulgence. Quand à Sabchou, se reposer sur les futures générations est un peu facile. Je suis très très en colère. Je propose à Mme Bré d'organiser un débat à la fac et on lui dira l'utopie que nous portons! Elle l'a mettra peut-être en scène. Sophie, étudiante précaire en maitrise, aix en provence
Commentaire n°3 posté par sophie le 24/01/2008 à 14h49
Peg et Sophie,
J'entend tout à fait vos remarques sur cette pièce. J'ai cru bon de saluer dans cet article le travail de mise en scène de Danièlle Bré tout en pointant les insuffisances sur les perspectives. Je ne crois pas qu'il y ait une intention de Mme Bré de laisser la jeunesse se débrouiller avec tout cela. Il y a un vide evident entre une génération qui a vécue l'utopie de 68 et la votre qui voit triompher les valeurs de l'individualisme (que vous portez, ne vous en déplaise). Nous avons ensemble à construire et à mettre en oeuvre la politique de civilisation que décrit Edgar Morin. Nous avons ensemble à créer de nouvelles solidarités collectives mais de grâce, cessons les clivages inutiles qui ne font que servir la politique de Sarkozy. J'ai 43 ans et je suis comme vous, en questionnement. Nous sommes si interdépendants que je n'imagine pas une seule seconde ne rien faire sans vous. Mme Bré pourrait peut-être donner suite à "insupportable mais tranquille": "créatif mais chaotique" , pas mal comme titre?!
Commentaire n°4 posté par le tadorne le 24/01/2008 à 16h11
Pour illustrer mon propos, cette chronique du Nouvel Obs sur laquelle je viens de tomber. La liberté dont je parlais plus tôt, c'est justement cette "redécouverte du goût du risque". La provocation royal Semaine après semaine, Ségolène Royal s'affirme décidément comme une de nos meilleures sociologues. En témoigne le discours prononcé samedi, lors de la journée de réflexion du PS sur le thème «Inégalités et justice sociale». Intitulé rebattu, qui invitait aux propos convenus. Elle a pourtant saisi l'occasion pour développer une analyse originale, «un peu provocatrice», sur «les trois malentendus» entre la gauche et les Français. 1) La lutte contre les inégalités doit aussi englober les classes moyennes. 2) L'objectif de la gauche n'est pas le nivellement, mais l'épanouissement individuel. Elle doit «déculpabiliser et même encourager le droit à la réussite personnelle». 3) Le souci de la justice sociale n'est pas antinomique avec l'esprit d'entreprendre et le goût du risque : il est «synonyme». Autant de thèmes déjà esquissés lors de la campagne présidentielle, dira-t-on. Mais l'ex et (probable) future candidate a manifestement approfondi sa réflexion. Son diagnostic, nourri des meilleures études sur le sujet, cerne au plus près les racines de cette langueur qui mine la société française. Je pense notamment à la grande enquête internationale sur «les Jeunesses face à leur avenir» (1). Résumons : parmi les populations observées, les jeunes Français se signalent par leur pessimisme - individuel et collectif -, leur fatalisme, leur manque d'esprit d'entreprise, leur faible sentiment d'appartenance à la société et, couronnant le tout, un degré record de méfiance envers les institutions, les élites et «les gens en général». Bref, l'horreur, c'est les autres. Un tableau décourageant - guère surprenant, au fond : ce n est pas seulement la jeunesse, c est la société française dans son ensemble qui voit l'avenir en noir, d'autres études comparatives l'avaient déjà souligné (et, soyons juste, Sarkozy n'y est pour rien : le sondage a été réalisé fin 2006). Pour autant, cette mélancolie hexagonale n est pas inscrite dans notre ADN. Elle ne tombe pas du ciel non plus. Elle est étroitement liée à l'attitude à l'égard de l'économie. Sur ce point, l'enquête de Kairos Future est éclairante. Elle permet de distinguer schématiquement trois types de culture économique. D'un côté, les pays où les jeunes valorisent à la fois la concurrence, la réussite individuelle et un haut niveau de protection sociale. C'est le modèle libéral et social Scandinave, bien incarné par le Danemark. D'un autre côté, les pays où l'on privilégie la réussite individuelle au détriment des protections collectives. C'est le modèle anglo-saxon. Enfin, les pays où l'on prône l'égalité plus que le mérite, la protection (des individus et de l'économie nationale) plus que la concurrence. Modèle qu'Olivier Galland, chercheur au CNRS, qualifie d'«étatiste-égalitariste». Or que constate-t-on ? Dans le premier groupe, l'optimisme et la confiance sont au plus haut. Dans le second, un peu moins. Dans le troisième, dont la France est l'archétype, régnent le pessimisme, la défiance et la tentation du chacun pour soi l'«individualisme négatif» dont parle le sociologue François de Singly. Redoutable spirale où s'abîme l'espérance collective. Briser cet enchaînement dépressif, c'est toute l'affaire. En déculpabilisant la réussite personnelle, en accouplant esprit d'entreprise et justice sociale, Ségolène Royal touche juste : comme le montre l'insolente santé morale du peuple danois, le meilleur antidote à «la société du risque» (Ulrich Beck), ce n'est pas le repli, c'est la redécouverte du goût du risque. (1)Réalisée par Kairos Future International, en partenariat avec la Fondation pour l'Innovation politique, auprès de 22 000 jeunes de 16 à 29 ans, dans 17 pays d'Europe, d'Asie et d'Amérique. Le rapport paraîtra à la fin de ce mois. Claude Weill Le Nouvel Observateur
Commentaire n°5 posté par Peg le 25/01/2008 à 00h02
Peg, le plus étonnant est le silence des médias sur le discours de Royal le week-end dernier! C'est la seule (j' y étais) à avoir eu une vision capable de redonner espoir à la jeunesse! Or, qu'on fait nos médias? Rapporter la venue de Strauss Khan!!! J'ai la haine!!!! Qu'à fait France Culture le lendemain matin chez Ali Badou? Inviter Rocard, celui-là même qui flingue Royal! SAluons Attali qui lui a remis personnellement son rapport et qui a osé affirmer que Royal était un leader de l'opposition. Moi, Peg, je n'oublierais jamais, mais JAMAIS le 1er mai à Charletty où Royal nous a donné une énergie incroyable. Ce qui n'y étaient pas, ne peuvent pas comprendre. Cette Madame Bré aurait pu peut-être s'en inspirer plutôt que de plomber les jeunes étudiants d'Aix en Provence. Bon, le Tadorne ont se remue les plumes...allez un peu dans l'underground et rapportez-nous de l'énergie!!!
Marie
Paris
22 ans
Commentaire n°6 posté par marie le 25/01/2008 à 11h22

c'est quoi charletty? comprend rien à ce débat!; la pièce était bien

Commentaire n°7 posté par fred le 25/01/2008 à 12h04
Peg, Marie et les autres.
La voilà cette génération qui plombe tout:
http://lettres.blogs.liberation.fr/sorin/2008/01/edgar-morin-ou.html

Q'un pseudo intellectuel se permette une telle annerie dans un grand quotidien a de quoi ruiner tous nos espoirs de changement.
Réagissons à l'article de cet inculte!
Commentaire n°8 posté par le tadorne le 26/01/2008 à 10h46
Le billet de Sorin est anecdotique et insignifiant. Quelle mouche a donc piqué ces gars pour qu'ils se sentent olgiger de bloguer des aneries au kilometre? La peur de ne pas exister sur internet? On regrette le temps des diners en ville où ce genre d'exposés stériles ne concernaient que 10 personnes.
 
Commentaire n°9 posté par guy le 27/01/2008 à 10h34

peut-on avoir le lien avec le site du théâtre antoine vitez?

merci

Commentaire n°10 posté par marijo le 29/01/2008 à 16h52
Il y a bien un site pour le théâtre Antoine Vitez: http://www.vitez.fr.st/
Mais il semble en construction permanente!!
Commentaire n°11 posté par le tadorne le 03/02/2008 à 08h56

Ecrire un commentaire - Par Tadorne - Publié dans : THEATRE

Les vidéos

Vos prises de bec

Les syndications

  • Flux RSS des articles
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés