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Au Festival d'Avignon, la recherche décomplexée de Gildas Milin.
♥♥♥ C’est un groupe de sept acteurs, circulant dans un environnement tout blanc, où sur les murs des
photos et dessins de papillons sont posés telles des radiographies (de notre métamorphose en chenille ?). À terre, des canettes de bière au graphisme papillonné forment une œuvre d’art
contemporain. Avec « Machine sans cible », l’auteur et metteur en scène Gildas Millin soumet sa troupe à une expérience grandeur nature devant un public dont on ne sait plus à
la fin ce qu’il fait là... Il s’agit de disserter entre amis sur « l’amour et l’intelligence ». Magnifique trouvaille que celle de proposer au groupe une telle reliance :
l’irrationnel à la pensée, l’individuel au collectif, le passionnel à la construction. Nous pourrions égrainer à l’infini les combinaisons possibles. Il n’y a donc rien d’étonnant à voir le
groupe élaborer des stratégies d’évitement pour contourner la question (ils en font des tonnes et finissent par lasser un peu). Le leader se prend lui-même les pieds dans le tapis et même s’il
paraît touchant de naïveté, on aurait préféré qu’il fasse preuve d’un peu plus d’intelligence dans sa manière d’accompagner l’équipe. Millin semble lui aussi contaminé par ces effets de scène
plus proche du café théâtre qui n’apportent pas grand-chose, si ce n’est de remplir du vide.
Il faut donc attendre (cela fait peut-être parti du processus) pour que les acteurs dévoilent leurs intentions. Inviduellement, ils tentent de répondre à la question et entrent quasiment tous
dans un état de confusion où le bégaiement fait langage, où la transe communique sur l’émotionnel. Aucun n’est ridicule, mais Millin (présent sur scène) contrôle en positionnant les autres
acteurs comme spectateur du solo. J’ai l’étrange sensation qu’il y a un écran entre nous et ce qui se joue. Alors bien sûr, la langue déconstruite de Millin n’est pas celle de Novarina. Il faut
attendre que le corps parle pour prendre la mesure du chaos. C’est la talentueuse danseuse et comédienne Julia Cima (repéré aux Hivernales, chez Boris Charmatz) qui donne à son solo une puissance
phénoménale : son corps traduit l’articulation entre « l’amour et l’intelligence ». Magnifique.
Malheureusement, la danse va progressivement s’effacer pour faire place nette au robot. Celui-ci pourrait-il réagir aux messages mentaux d’amour en modifiant sa trajectoire ? Le groupe tente
l’expérience…à chacun de se faire sa réponse. L’irrationnel au cœur du rationnel méritait un texte plus travaillé plutôt que ce «n’importe quoi » censé être en soi un acte porteur de sens.
Je m’ennuie ferme jusqu’à l’imprévu : la petite amie d’Adrien (joué par Milin) vient d’avoir un accident de voiture. Le groupe fuit, vers à l’hôpital. Seul, il danse, crie, proche de la
folie et de la raison. C’est un très beau numéro d’acteur, mais qui n’ouvre pas comme si Gildas Milin se perdait dans son dispositif, dépassé par ce qu’il produit. Je reste en rase campagne,
incapable d’applaudir cette performance d’acteurs, dépité face au résultat alors que « Machine sans cible » porte en elle les ressorts de l’intelligence. Au final, une œuvre
« ovni », expérimentale, assumée. Pas sûr d’y voir plus clair à l’heure où l’amour se débat dans une société numérisée, ipodée, portabilisée à outrance. On patine, mais reconnaissons à
Gildas Milin de mettre en scène avec créativité ses recherches d’artistes.
Au Festival d'Avignon, Superamas superpose.
♥♥♥ Au gymnase Aubanel, le collectif franco- autrichien “Superamas” propose dans une indifférence polie
“Big 3rd episode”. Cela aurait pu faire l’événement tant le style de cette proposition est étonnant, mais je cherche encore sa finalité. Je n’oublie pas que nous sommes au Festival
d’Avignon.
Tout commence par une jolie chanson et les frontières se brouillent déjà. Certains spectateurs tapent dans les mains, d’autres ne bougent pas dans l’attente qu’il se passe quelque chose. Entre
fond et forme, je choisis de rester à ma place: j’observe et je n’ai nullement envie de me laisser manipuler par des effets de style plutôt vains alors que je suis matraqué en longueur de
journée par la publicité et autres pressions médiatiques bien pensantes. “Superamas”, collectif composé de quatre jeunes hommes et quatre (très) belles filles entreprennent donc de nous aider à
réfléchir sur les vanités de notre époque. Pour cela, ils jouent en play-back les dialogues débiles de séries américaines qu’ils répètent, entrecoupées d’un film où le psychiatre Boris Cyrulnik
évoque le lien amoureux dans le couple, d’un feuilleton sur la tournée américaine du collectif pris dans les filets d’une secte, d’un texte de Jacques Derrida. Ce zapping vise à brouiller les
pistes (où sont le réel, la fiction, le médiatique, le théâtre?), à mettre en réseau des champs artistiques habituellement cloisonnés.
Mais “Superamas” se piège lui-même: pour dénoncer la perte du sens de nos sociétés “marketing”, il utilise les mêmes ficelles qui justement nous le font perdre! “Big 3rd episode”
propose une belle scénographie qui fait écran (c’est le moins que l’on puisse dire) à une réflexion globale sur la place de l’art dans un monde globalisé, en perte de repères idéologiques, où
la philosophie ne sert même plus à élever les consciences. En ouvrant pour multiplier les angles de vue, “Superamas” pense que le spectateur peut tisser lui même les liens porteurs de
sens. Outre le fait qu’il surestime nos capacités de reliance dès que nous sommes happés par des jolies formes (sic), il suggère peu pour dépasser le paraître et la vacuité de l’esthétique. À
eux seuls, Cyrulnik et Derrida n’ont jamais fait une oeuvre d’art, même reliés dans un réseau créatif!
Il ne suffit donc pas de dénoncer joliment, encore faut-il créer ces sublimes transpositions qui font parler d’elles, au-delà du Festival d’Avignon.
« Tendre Jeudi » par Mathieu Bauer au Festival d’Avignon : "tournez manège !"
♥♥♥ Premier spectacle, première canicule, premier bide du Festival d'Avignon. L’équation est imparable.
Et pourtant, « Tendre jeudi » d’après le roman de John Steinbeck et interprété par le sympathique « Sentimental Bourreau » de Mathieu Bauer a de quoi
séduire. La scène est à l’articulation d’un concert rock, d’une projection cinématographique et du théâtre de rue : tout est en place pour positionner le spectateur au cœur d’un
enchevêtrement. Au final, il reste collé au ras du sol. Nous sommes en Amérique, après la seconde
guerre mondiale, dans une petite rue d’un port de pêche, « la rue de la sardine ». C’est une communauté qui vit à la marge où solidarité, combines en tout genre, prostitution
et recherche scientifique se côtoient pour former une belle fresque humaine. Doc, le personnage principal, est en proie au démon de la solitude affective que ses travaux sur les poulpes,
serpents et autre animaux gluants ne peuvent combler. La rue se mobilise pour que Suzy, jolie fille fraîchement débarquée et prostituée débutante, succombe au charme de ce scientifique hors
norme pendant que le groupe lance une tombola douteuse pour lui offrir un nouveau microscope. Pour nous restituer l’atmosphère de cette Amérique, Mathieu Bauer ponctue l’histoire de morceaux
musicaux bien choisis, mais peine à trouver les articulations qui permettraient à « Tendre jeudi » d’être une pièce décalée et innovante. Je me surprends à attendre
patiemment qu’il se passe quelque chose.
La mise en scène est lourde : elle ne parvient pas à reconstituer le groupe, ni la complexité des individus. Elle flotte, tâtonne, balade le spectateur d’un bout à l’autre de la scène
à la recherche du sens. Tout est joué au premier degré (la rencontre amoureuse) et l’atmosphère devient pesante, niaise et nous fait oublier le contexte social et politique de l’époque. C’est
lisse, aseptisé à l’image du jeu des comédiens qui endosse difficilement leur rôle d’acteur – chanteur. Il faut attendre la dernière partie où Mathieu Bauer transcende le roman de
Steinbeck pour en faire une œuvre théâtrale. Ironie du sort, c’est le cinéma qui l’aide à donner du relief à ses personnages où, projeté sur l’écran, chacun expose sa stratégie pour rapprocher
les deux tourtereaux. C’est le comique de situation (où deux comparses se lavent à la bière dans une minuscule cuvette) qui procure la mesure du potentiel de Mathieu Bauer à faire du théâtre,
appuyé par des dialogues qui font mouche.
On est finalement troublé d’être gagné par l’ennui alors que tout est en place pour relier deux époques : celle de Steinbeck, celle d’aujourd’hui, paupérisée par la politique de Bush.
"Tendre jeudi" est une pièce sentimentale et pas tout à fait bourreau…
Au Festival d'Avignon, "L'échange" poussiereux de Julie Brochen.
♥♥ Le Cloître des Célestins accueille Julie Brochen et son Théâtre de l’Aquarium pour
« L’échange » de Paul Claudel. Le décor fait de planches, de bidons, de tapis et de linges étendus sur une corde, évoque la précarité. En fond de scène, un étrange
musicien (Fréderic Le Junter), crée un environnement sonore à partir d’instruments pour le moins originaux, tel un scaphandrier plongé dans les profondeurs obscures de la musique contemporaine.
À lui seul, il va donner à cette pièce ennuyeuse les raisons qui justifient sa programmation dans le Festival d’Avignon. Car, pour le reste…
Deux couples (Marthe – Louis Laine / Thomas Pollock - Lechy Elbernon), socialement et culturellement différents, vont s’affronter lors de jeux de séduction et de pouvoir, où alliances et
coalitions brouillent les cartes pour mieux les redistribuer. L’argent sert de monnaie d’échange pour posséder l’autre, mais conduit le quartet à sa perte. Nous sommes au cœur d’une tragédie
jouée avec les rites d’un opéra à partir d’une mise en scène aussi lourde que le poids d’un secret. J’attends patiemment que la pièce se termine pour quitter au plus vite cet espace
clostrophobique. Tout est incohérent : à l’intensité du drame, Julie Brochen y répond par une distance physique incompréhensible entre les acteurs (la scène est si longue que notre regard
ne suffit même pas pour suivre les liens). Tout se joue aux extrémités du plateau, rarement au centre, d’où l’étrange sensation que l’œuvre s’incarne « à la marge ». Le Cloître
est utilisé pour produire des effets « sensationnels » en totale contradiction avec le décor comme si Julie Brochen hésitait entre une scène de théâtre et l’espace d’un opéra !
Dans le rôle de Lechy, l’actrice Cecile Péricone habite laborieusement le rôle de la rivale réduite, par des effets de voix appuyés insupportables, à une méchante commère. Les autres rivalisent
de gesticulations pour donner de la consistance, mais je les ressens vide de l’intérieur. Ce quartet ne fonctionne pas : je ne vois ni les couples, ni les amants. J’assiste à des chemins
parallèles qui ne croisent jamais. Le tout est tellement à distance que mes affects le sont aussi, restreignant mon écoute aux mots de Claudel, noyés dans le jeu rigide des comédiens.
Le tout est figé, ampoulé, ennuyeux comme un repas dans une bonne famille bourgeoise. J’entends le travail de Julie Brochen, mais je ne trouve pas d’engagement chez les acteurs comme s’ils
étaient à côté pour scruter les réactions du public à leur jeu égocentré.
« L’échange » s’avère être une pièce à sens unique. J’ai connu des théâtres plus circulaires.
Vos prises de bec