Partager l'article ! Tous les articles du Festival "In" d'Avignon: les fausses nouvelles formes.: Au Festival d’Avignon, Garcia se carbonise. ♥♥♥♥ Comment r ...
Au Festival d'Avignon, Faustin Linyekula manque la rencontre.
♥♥♥ Le chorégraphe congolais Faustin Linyekula est une belle personne. Je le ressens généreux, sensible, ouvert.
Son corps traduit à la fois fragilité et force. Son regard, toujours bienveillant, accompagne sa voix douce et déterminée. Le Festival d’Avignon l’honore cette année avec deux propositions. Après
“Dynozord: the dialogue series III” qui ne m’avait pas convaincu, Faustin Linyekula récidive avec “Le
festival des mensonges” à la salle de Champfleury. Un orchestre, des chanteurs, un bar géré par une association, des bancs tout autour d’une scène délimitée par des néons et des fils
électriques posent le contexte de la soirée. L’ambiance est à la fois décontractée, mais concentrée, au coeur d’un théâtre, d’une fête organisée pour le public. Elle s’inspire d’une coutume des
paysans de Patagonie qui, une fois par an, se retrouvent une nuit entière pour un concours de mensonges.
Faustin Linyekula s’empare de cette tradition pour son pays, la République du Congo (ex-Zaïre), en Avignon. L’occasion est trop belle pour dénoncer, extraits sonores à l’appui, l’ensemble des
mensonges, des crimes, perpétués par une classe politique locale et internationale. Ils sont donc trois danseurs (dont Faustin), une comédienne, un orchestre pour accompagner ces bonimenteurs. La
danse, souvent à terre, entremêle les corps. Les néons s’interposent, barrent la route, clignotent comme autant de signaux d’alerte. Tout à la fois matériaux pour faire un feu et fluide
électrique, ils envahissent le trio et finissent par l’engloutir. La comédienne évoque sa famille (surtout son père, fonctionnaire d’État) et son désir de voter, mais ses paroles tournent en rond
comme un disque rayé d’autant plus que les voix de Mobutu, de Giscard brouillent les messages (c’étaient sûrement leur fonction à l’époque!). Soudain, alors que le trio se perd un peu dans la
chorégraphie (sophistiquée) de Faustin Linyekula, la danse s’arrête: le public n’investit pas assez le bar! Or, consommer pendant le spectacle est la seule source de financement de la culture au
Congo. Cette interruption, loin d’être anodine, renforce notre position “haute” vis-à-vis de l’Afrique (n’aurions-nous que celle-là? A qui vont donc les 25 euros de chaque place?). On nous
culpabilise, à moins que Faustin Linyekula assume difficilement sa chorégraphie, plus proche de la danse contemporaine européenne qu’africaine. Nous sommes plusieurs à ressentir ce malaise: le
contexte du spectacle flotte entre scène de théâtre et fête populaire (pour des blancs?) et finit par brouiller le propos artistique. Pourtant, l’un des derniers tableaux est époustouflant de
beauté et de justesse: sur une longue table, avec des poupées cassées et désarticulées, les artistes simulent une rencontre au sommet entre tous ces menteurs. Le collectif finit sous la table, de
nouveau englouti. Au lieu d’ouvrir sur un futur possible pour leur pays, ce final signe le désespoir de ces jeunes artistes dont le seul projet est de partir.
Comment pourrions-nous faire la fête avec un telle conclusion? Pour de nombreux spectateurs, la soirée, prévue pour se prolonger, se termine à l’image d’un Festival qui a bien du mal à nous
retenir pour débattre collectivement d'autant plus que les habitants du quartier populaire de Champfleury sont cruellement absents. L’occasion était trop belle, tel "le théâtre des
idées" organisé l’après-midi, pour transformer ce “festival des mensonges” en agora populaire sous l’arbre à palabres. Au lieu de cela, chacun repart chez soi pour enfermer à double
tour sa vision d’un continent décidément trop loin de nous.
Faustin, revenez!
La marche funèbre de Faustin Linyekula au Festival d’Avignon.
♥♥♥♥ Je suis impatient de cette rencontre avec Faustin Linyekula. Je ne suis pas le seul, car comme me le
fait remarquer ma voisine en attendant l’ouverture des portes, « l’Afrique, la danse, Mozart, un chanteur lyrique, la vidéo, cela donne envie ». Je suis plus mesuré, dans
la mesure où l’addition des pratiques artistiques ne donne pas toujours une œuvre. Et puis, Christophe Fiat est
passé par là…
Pour ma part, je pense à toute autre chose en arrivant au gymnase du lycée Mistral pour « Dinozord : the dialogue series III » de Faustin Linyekula. Je revois
Raimund Hoghe, chorégraphe allemand, lors de son passage à Montpellier Danse. Pendant plus de quatre-vingt-dix minutes, « Meinwärts » reliait l’histoire de l’Allemangne nazie aux morts du sida. Une recherche sur le deuil pour le deuil que
Raimund Hoghe restitua avec distance et émotion. Le chorégraphe et auteur congolais Faustin Lynyekula n’est pas encore prêt, mais son travail de deuil est sur les traces de Raimund Hoghe.
Pour l’instant, il crée dans un fouillis où tout est posé, où la danse côtoie le texte, la vidéo, Mozart et un chanteur lyrique haute-contre. Tout se vaut pour exprimer la douleur, la colère,
l’inquiétude face à l’avenir de son pays. Mais le spectateur peut-il seulement tout recevoir, en vrac, sans un minimum d’articulations ?
Faustin est triste, tel son visage blanc de clown sans nez rouge. Kabako, son ami, disparu pendant la dictature (l’ex-Zaïre), fut enterré avec des inconnus (« Mozart le fut
aussi », lui rétorqua le metteur en scène Peter Sellars). Quelques années plus tard, il retourne à Kizangani pour lui donner une digne sépulture . C’est à ce rituel auquel nous sommes
conviés avec quatre danseurs, un comédien et un contre-ténor. Telle une procession, les corps traduisent cette marche où, sortis de terre, alignés les uns à côté des autres, ils vont se
métamorphoser pour se déployer le temps de réhabiliter les morts, de permettre le devoir de mémoire. Il s’agit de penser le présent pour imaginer le futur. Les rituels du deuil saccadent la
chorégraphie (des lettres cachées que l’on sort d’une malle, la musique de Mozart pour transcender le réel), tandis que le comédien joue brusquement la comédie pour se plaindre du spectacle
auprès du public (salutaire mise à distance). Un reportage sur le rêve des Congolais, l’enregistrement audio d’un ami toujours emprisonné, la danse hip-hop de Dinozord s’ajoutent comme autant de
pièces d’un puzzle que l’on peine à rassembler.
Tel un patchwork vivant du souvenir, « Dinozord : the dialogue series
III » crée un lien trop distant avec le public. Il ne hiérarchise pas assez: Mozart est au même niveau qu'un reportage vidéo (où les paroles des habitants ont été entendues maintes fois
ailleurs). Les séquences se suivent comme des petits cailloux qui seraient semés sur le chemin du deuil et nous sommes derrière, en queue de cette procession. Je veux bien me laisser guider, car
ces acteurs sont beaux, que Faustin est profondément engagé (il est à la fois aux commandes de son ordinateur dans l’ombre et sur scène pour ne pas qu’il s’oublie) mais je me sens observateur
d’une œuvre politique alors que les occidentaux sont directement concernés par l'avenir de ce pays. Tout se bouscule comme si l’art ne pouvait nous aider : il est lui aussi pris en otage
d’un dispositif scénique trop sophistiqué pour exprimer une histoire à fleur de peau.
Le théâtre aurait pu être une belle sépulture pour Kabako.
La fille collante de Roméo Castellucci au Festival d'Avignon.
♥♥♥ Je m’obstine à vouloir comprendre l’univers de Roméo Castellucci. Découvert en 2005 lors du festival
d’Avignon avec «Berlin »et
« Bruxelles », revu au KunstenFestivalDesArts en 2006 avec « Marseille », je me sens à côté,
rarement enthousiaste, mais toujours curieux. Cette obstination est une quête d’un absolu, de l’objet perdu comme si mon inconscient poursuivait l’aventure d’année en année.
En 2007, Avignon nous propose « Hey Girl ! » à l’Église des Celestins vers une heure du matin. Le choix du site et du moment
n’a rien du hasard : Roméo Castellucci a une haute idée de son travail pour que la fatigue des spectateurs et l’aura du lieu produisent leurs effets. A deux heures trente du matin, les rues
désertes d’Avignon sont à l’image de ma vision : je ne vois rien et ne ressens plus grand-chose. « Hey Girl ! » est une injonction paradoxale : pour en parler,
ne rien dire ; pour voir, écouter ; pour écrire, projeter le film de cette soirée.
Deux jours après, rien ne sort, tout est dedans comme un processus où je crée un rapport à l’art, où se construisent de nouveaux liens entre la scène et ma place de spectateur. Roméo Castellucci
interroge ma perception de l’art, du symbole. Il déconstruit (à l’image du premier tableau où le corps émerge d’un chaos gluant, telle une naissance) pour que je puisse relier à ma guise les
différentes scènes. Il y a donc un décalage entre la réactivité du blog (qui impose d’écrire rapidement de peur de perdre le processus) et l’œuvre de Castellucci qui demande du temps. Il y
a d’ailleurs un élément étrange : tout au long de la représentation, je n’ai cessé de revenir au point de départ à savoir scruter la glu rose qui dégoulinait lentement de la table
comme si tous les autres symboles proposés (et Dieu sait qu’il n’en manquait pas !) s’inscrivaient dans la temporalité de cette glu. Je peux donc écrire sur cette table…mais pour le
reste ?
Trois jours après, « Hey Girl ! » semble devenir une œuvre mineure où des images «flash » ressurgissent comme un diaporama où plus grand-chose ne se relie. Le sort de
cette jeune fille, blonde et au look ado, dépend de beaucoup trop de symboles pour que je puisse y trouver ma part de vérité. Plongé dans une esthétique qui le dépasse, Castellucci a peut-être
oublié qu’à trop jouer avec les formes, le sens se dilue. La glu continue de s’étaler dans mon cerveau comme si cette renaissance poursuivait son travail.
Je crois malgré tout à la force des symboles (une église, une heure du matin) pour accepter de n’avoir pour l’instant plus rien à écrire, mais tout encore à relier.
Au Festival d'Avignon, le Roi Lear est déjà dépassé.
♥♥♥♥ C’est le dernier spectacle de mon aventure festivalière. Je ne ressens pas la tristesse de l’an passé mais
plutôt un soulagement comme si cette 61e édition, au parcours chaotique, finissait par me lasser, d’autant plus que « Nine Finger »
vu quelques heures auparavant, m’a laissé sans voix et avec peu d’énergie. A quoi bon ce Roi Lear mis en scène par Jean-François Sivadier pour quatre heures d’un drame
shakespearien ? C’est sans compter sur cette troupe qui sait fidéliser son public.
« La vie de Galilée » présentée au Festival en 2005, avait connu un joli succès d’estime au cœur de la
programmation contestée de Jan Fabre. Deux années plus tard, « Le Roi Lear » reprend les mêmes recettes : comportements d’observateurs des comédiens alors que le public
s’installe ; prolongement de la scène jusqu’au fond des gradins ; positionnement inchangé des acteurs dans la hiérarchie des rôles ; reproduction quasi identique de la mise en
scène. Bref, je n’ai plus qu’à me laisser aller d’autant plus que « Le Roi Lear » emprunte un peu trop (facilement) les effets du théâtre de guignol, agréables en cette fin de
festival. Le divertissement est total : je ris, j’applaudis des deux mains d’autant plus que Norah Krief (le fou) et Nicolas Bouchaud (le roi Lear) portent à bout de bras le premier
acte. Euphorisant !
La deuxième partie ne tient plus la distance. À la déchéance du Roi s’ajoute une scène qui se fragmente progressivement (le décor, sur roulettes, ouvre de nouveaux
espaces que le jeu des acteurs peine à occuper). L’orchestre, auparavant positionné en coulisses, est visible sans que l’on en comprenne la raison. Mais surtout, Stephen Butel (Edgar)
et Christophe Ratandra (une des filles de Lear) manquent cruellement de crédibilité dans leur rôle: quasiment travestis (l’un sous la boue, l’autre avec une
perruque), ils assument difficilement ces transformations (jusqu’à frôler la caricature). L’ennui gagne et certains spectateurs ne tiennent plus la distance à une heure du matin. Jean-François
Sivadier montre là ses limites dans le passage de la tragi-comédie à la tragédie. Il cherche, tâtonne, à l’image de ce décor roulant sur une scène glissante alors que seule la scénographie prend
de l’ampleur à mesure qu’avance le drame (magnifiques jeux de lumière).
Je me surprends à me lever pour applaudir la troupe. Il est quasiment certain qu’à ce moment précis, je salue le divertissement et ma performance d’avoir réussi le
pari de ce 61e Festival d’Avignon: devenir le “spect-acteur” si cher à l’artiste associé, Frédéric Fisbach. Pour le reste, je m’étonne du décalage entre le théâtre de Jean-François
Sivadier, de Ludovic Lagarde avec celui de nos voisins flamands, allemands et polonais. Il est vrai que “Le Roi Lear” et “Richard
III” sont sûrement compatibles avec le projet de Christine Lagarde, actuelle Ministre de l'économie et accessoirement de la culture.
Au Festival d’Avignon, Richard III rate la
marche.
♥♥♥♥ « Richard III » au Cloître des Carmes divise (calmement) le public. Que penser de
cette adaptation libre de Peter Verheslt, mise en scène par Ludovic Lagarde et interprété dans le rôle de Richard III par Laurent Poitrenaux ? À vrai dire, je me sens un peu vide pour
évoquer ce que j’ai vu. Tout au long du spectacle, je suis resté à distance comme si tous mes sens étaient sollicités pour observer la scénographie (beaux effets de lumière sur teintures rouges),
les costumes (inspirés par la période disco), les jeux des acteurs (où l’on hésite entre un film de Tarantino et un soap opéra gay).
Ce « Richard III » est très actuel : rythmé comme un zapping télévisuel (comment s’attarder sur la psychologie des protagonistes ?), il n’habite que très rarement la
scène dans sa largeur pour préférer les petits territoires comme autant de vignettes d’un album photo numérique. Ces espaces confinés privilégient les postures mécaniques donnant à ce drame
shakespearien les formes d’un jeu de Lego. Laurent Poitrenaux est à son aise pour se déployer, avec brio, panache, charisme. Sous certains aspects, il pourrait ressemble à Sarkosy quand
gestuellement il ramène tout à lui. Mais son déhanchement un peu trop voyant, réduit cette hypothèse bien qu’il n’est pas interdit de penser que le goût du pouvoir et certains penchants peuvent
aller de pair! On ne s’ennuie jamais dans cette adaptation, car nous connaissons les codes de cette mise en scène, pour les avoir vus ailleurs. Ils relèveraient presque de notre culture.
Alors, je m’interroge ! Pourquoi ne pas être allé au-delà de ce déjà vu pour plonger ce « Richard III » dans le bouillon chaotique de nos sociétés mondialisées. Quitte à
utiliser avec brio le langage de la modernité, Ludovic Lagarde aurait pu choisir une adaptation plus ambitieuse. Je me surprends à quitter le Cloître un peu dépité, ni triste, ni gai, juste un
peu déçu de n’avoir rien appris du théâtre. Après « Les éphémères », « Le silence des communistes », « Angels in
América », « Méphisto for ever », je m’étais habitué à devenir un spectateur actif. Ce soir, je me
sens un peu dépourvu, à moins que je m’interroge sur le sens de la programmation du Festival.
Réponse dans quelques jours.
Vos prises de bec