Alors, que se passe-t-il avec
« 36, Avenue Georges Mandel » présentée dans la jolie chapelle des Penitents Blancs ? C’est la dernière adresse où vécut Maria Callas, seule et malade. Hoghe y voit une
« sans domicile fixe » qu’il incarne en portant la couverture de la Croix Rouge, en se glissant sous des cartons. Cette détresse est traduite par des gestes délicats qui, comme dans
« Les éphémères » d’Ariane Mnouchkine, résonnent chez les admirateurs de la Callas et le public sensible à la
question de l’hébergement précaire. Hoghe parcourt la scène, telle la diva, à la recherche de sa gloire perdue comme le fait un SDF avec les objets qu’il trimballe, témoignage d’un passé encore
vivant. Les vêtements sont une seconde peau qu’il plie avec minutie pour les déplier avec grâce et endosser un nouveau rôle. C’est ainsi qu’il enfile un imperméable (où l’on devine qu’il est nu),
tels ces hommes qui miment la Callas devant la glace. Bouleversant.
Que ce soit pour la Callas ou un
SDF, c’est la lenteur qui semble faire l’histoire : le processus de déchéance n’est pas aussi brutal et rapide que les médias voudraient nous le faire croire. Perdre son domicile, sa gloire,
est un long processus, parfois indescriptible à l’œil nu. C’est précisément cela qui hante les Français (plus de la moitié d’entre eux ont peur d’être SDF selon un sondage paru lors des
dernières élections). Raimund Hoghe ne le traduirait-il pas à ses dépens ? Ce spectacle serait-il donc anxiogène ?
L’arrivée du danseur Emmanuel
Eggermont, tel un ange, fait baisser la tension (à cet instant précis, les spectateurs ne quittent plus leurs sièges). Avec sa rose à la main, on imagine Barbara se dirigeant vers ses
admirateurs. Mais plus vraisemblablement, il incarne le public de la Callas. Nous sommes donc sur scène pour entourer Hoghe, lui redonner nos habits, pour l’inclure à nouveau. Ce moment est
magnifique, car cet ange fait (trop tardivement) le pont entre lui, elle et nous. Il libère Raimund Hoghe d’un poids mythique, et de l’angoisse générée par la pauvreté. Le dernier regard
entre les deux hommes est fulgurant comme un lien indestructible entre elle et nous, entre la dénuement et la gloire (il fallait tout de même oser ce rapprochement).
Alors, oui, « 36, Avenue Georges Mandel » est un chef d’œuvre d’humanité, qui s’entend dans un lien quasi intime avec Raimund Hoghe. Je rêve qu’Avignon reconnaisse la stature
de ce chorégraphe et que l’on cesse, pour se protéger, de faire référence à des clichés (que n’ais-je pas entendu ! « Il utilise le fait qu’il soit bossu », « ce
n’est pas de la danse » ; « c’est un peu trop facile… »).
♥♥♥♥♥♥ « 36, Avenue Georges Mandel » de Raimund Hoghe a été joué le 22 juillet 2007 dans le cadre du Festival d'Avignon.
Crédit photo: © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon
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